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Un amour éternel
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Un amour éternel

© 2015 Philippe-Aurèle


« Voie 6, le train 2109 à destination de Bâle va partir. Prenez garde à la fermeture automatique des portes, attention au départ. »

Le nez en l’air, l’oreille tendue et l’œil aux aguets, les usagers consultent et s’informent, s’orientent et se frayent un chemin vers leur destination, point de départ ou de rendez-vous. Des milliers de pas éperdus patientent ou se pressent dans le hall de la gare aux relents métalliques.

Au-dessus de la foule trône l’horloge centrale, présentant ses quatre faces lunaires dans la lumière du soleil, tamisée par la verrière encrassée. Ses aiguilles rythment le pas des voyageurs selon leur proximité à l’heure du rendez-vous.

La foule grouille et bruisse, rien n’est immobile ou silencieux hors un groupe de tables au beau milieu d’une terrasse de café bondée. Leurs occupants  économisent leurs gestes et conversent à voix basse. Un homme est seul à la table du centre. Il a les épaules affaissées, le regard vide et cerné. Le seul geste qui l’anime est une torsion du poignet lorsqu’il consulte sa montre.

 

Tic-tac

Une seconde, un battement de cœur

Je regarde ma montre pour la centième fois. Elle ne viendra pas. Pourquoi viendrait-elle d’ailleurs ? Un profiler raté, voilà tout ce que je suis. Un ex-profiler devrais-je dire, dépressif, suicidaire. J’en ai trop vu, j’en ai trop fait. J’y ai passé des heures, des nuits, des semaines, des années. A naviguer trop longtemps dans l’étrange, le sordide, l’innommable, j’en ai oublié la vie. Et je l’ai oubliée, elle aussi, celle qui m’était destinée, que j’ai aimée, que j’ai épousée …   et qui m’a quitté.

Mais je peux changer, j’ai changé ! J’ai rendu ma plaque et j’ai changé de job : Pompiste, de nuit. Je veux une nouvelle chance, prendre un nouveau départ, vers un ailleurs, meilleur.

 

Tic-tac

Une seconde, trois battements de cœur

Une femme se fraye un chemin dans la foule et se dirige vers la terrasse. Elle l’aperçoit, seul à sa table, il est déjà là. Elle jette un œil à l’horloge centrale, pour se confirmer qu’elle est en retard. Elle a passé une bonne partie de sa vie à l’attendre, elle a eu horreur de ça. Elle n’a pas cherché à le lui faire payer, elle a eu du mal à se garer, c’est tout, il faudra qu’elle le lui dise. Elle est convaincue qu’elle aurait pu arriver avec une semaine de retard qu’il aurait été là quand même. En s’approchant de la table, elle redécouvre son regard triste et vide. C’est pourtant son regard qui l’a attirée, quand ils se sont rencontrés. Une volonté farouche l’habitait, une flamme qui paraissait inextinguible. Elle a tout enduré, ses retards, ses absences, ses récits atroces quand il revenait de mission, tant qu’il avait la Foi. Quand la flamme s’est éteinte, elle n’a pas pu le supporter, elle est partie.

Il a l’air de ce qu’il est devenu, un looser, un paumé. Il n’a plus rien du héro qu’elle a aimé. Et pourtant … il est toujours beau, elle sent qu’elle pourrait l’aimer, encore. Pour ne pas perdre son courage, elle lance d’amblée : « Salut. Écoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins : Je suis venue pour que tu signes les papiers du divorce ».

 

Tic-tac

Trois secondes, un battement de cœur

J’accuse le coup. A quoi est-ce que je m’attendais ? Elle est dure, elle l’a toujours été, ambitieuse aussi mais jamais par elle-même, par les autres, pour elle-même. J’ai été son ticket vers un monde meilleur, loin du ghetto dont nous sommes issus.

J’étouffe. Le brouhaha est intense dans ce hall, c’est l’heure du déjeuner, le jour des grands départs. C’est un symbole, le jour et l’heure de notre rencontre, il y a vingt-cinq ans, le jour et l’heure de notre mariage, il y a vingt ans. Le soleil brille, il fait chaud, bien trop chaud. Ma vision se brouille, les perspectives s’allongent selon des facteurs divergents, mes mains agrippent les rebords de la table à en faire blanchir mes articulations.

 

Tic-tac

Une seconde, un battement de cœur

Il se sent mal, j’interpelle un serveur au passage.

« De l’eau minérale s’il vous plaît, plate, ce que vous avez. »

J’enchaîne, « J’ai rencontré quelqu’un, un banquier. Il est riche, il m’aime, il veut m’épouser. C’est important pour moi. Ne rend pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont, c’est fini entre nous, tu le sais. »

 

Tic-tac

Un battement de cœur par seconde

S’il y a bien une chose que je sais, c’est que je ne sais plus rien. Mon esprit bat la campagne. Comme dans un tunnel mon regard se fixe sur un client qui approche de la terrasse, un sac de sport à la main. Son regard est fuyant, son pas nerveux. Il protège son sac comme s’il contenait le service en porcelaine de sa grand-mère préférée en allant s’installer à la table la plus isolée.

« Tu te sens bien ? » me demande-t-elle. « Bois un peu d’eau. Tu vas les signer ces papiers ? »

Le serveur est passé apporter la bouteille, je ne l’ai même pas vu. Elle continue à me parler. Là-bas le type se ronge les ongles, le sac entre ses jambes qui tressautent, incontrôlables. Il commande à boire en s’essuyant le front, les joues, la nuque avec un mouchoir.

 

Tic-tac

Deux battements de cœur par seconde

Il ne m’écoute pas. Je tape du plat de la main sur la table.

« Tu ne m’écoutes pas ! »

Nos voisins immédiats me jettent un regard interloqué. Je m’en moque, j’ai réussi à capter son attention. Je me lève.

« Je crois que je vais y aller, on se reverra quand tu iras mieux »

Je le vois captivé par une table au bout de la terrasse où une serveuse apporte un verre de scotch ou de bourbon à un client isolé qui tripote une cigarette. Son regard revient se poser sur moi.

« Non, attends ! » me dit-il, « Je t’écoute. »

 

Tic-tac

Un battement de cœur par seconde

Elle se rassoit. Du coin de l’œil, j’observe encore le type du fond allumer sa cigarette en tremblant. Il a posé un boitier, sans doute une télécommande, sur la table.

Elle sort les papiers du divorce.

« Je veux que tu signes ces papiers. » me dit-elle.

« Plutôt mourir. »

« Ne dit pas de bêtises, on a toute la vie devant nous ! »

« C’est ce que tu crois. Ton amourette avec ton banquier ne durera pas. Aime-moi et tu auras encore toute la vie devant toi. »

J’aperçois le type au fond du bar écraser sa clope et descendre son verre, cul sec. Il prend une grande inspiration, il se lève en attrapant sa télécommande.

 

Tic-tac

Trois battements de cœur par seconde

Rien de ce qu’il dit ne tient la route aujourd’hui. Je me lève.

« Tu es insupportable ! Ça ne sert à rien de discuter avec toi, je t’envoie mon avocat ! »

« Reste, Je vais les signer tes papiers ! » me lance-t-il en joignant le geste à la parole. Et tandis que je me penche vers lui pour me rassoir, il m’agrippe soudainement par le cou et m’embrasse désespérément.

 

Déflagration

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