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Stellizza

 

Préambule

2 janvier 2035

Le temps est un alchimiste qui œuvre des années au noir avant de transformer le plomb en lumière. Le plomb alchimique peut prendre bien des formes, temporelles ou spirituelles : la misère, la guerre, l’oppression, l’obscurantisme et j’en passe. La lumière annonce le changement, elle ne brille que brièvement avant que le cycle alchimique ne se renouvelle et plonge à nouveau notre univers dans les ténèbres. La seconde guerre mondiale en est une illustration, années de plomb qui ne furent en réalité qu’une course à l’arme suprême dont la lumière brilla brièvement sur Hiroshima et Nagasaki, porteuse d’une paix fugace payée au prix fort. La même lumière brilla encore le 6 juin 2017 sur Tokyo, Séoul, Pyongyang, Pékin, New Delhi, Karachi, Téhéran, Abou Dabi, Ryad, Moscou, Jérusalem, Londres, Washington, Ottawa, pour ne parler que des capitales, après des années à s’échanger du plomb sur toutes ses formes, du calibre 5,56 mm au missile de croisière. Un flash continu de plusieurs heures illumina l’hémisphère nord, avant que les millions de tonnes de particules projetés dans les airs n’éteignent le soleil : Apocalypse.

J’ai survécu à quatre années d’hiver nucléaire, dans des températures polaires et sous un ciel noir, dans une France épargnée par le feu nucléaire mais soumise à la loi du plus fort : dernières phalanges de l’armée russe brièvement triomphante, hordes de pilleurs ou autres potentats locaux. J’ai également survécu au retour du soleil dans un ciel débarrassé de sa couche d’ozone, sous lequel la moindre exposition se payait cash en brûlures au troisième degré et à crédit en cancers sournois et fatals. J’ai survécu, enfin, au rétablissement de l’Ordre par la Maréchal, en y prenant ma part, considérant qu’un ordre brutal et autoritaire était nécessaire, un temps du moins. J’ai survécu à tout parce que j’aurais dû mourir des années plutôt, petit mafieux corse qu’un plomb de neuf millimètres aurait dû abattre… il n’est jamais arrivé, intercepté par la femme que j’aimais : elle est morte et moi pas, elle a grimpé au firmament ma petite étoile, petite lumière scintillante dans la noirceur de mes nuits. J’ai changé de nom et de vie, flic œuvrant dans l’ombre pour apporter un peu de lumière, j’ai décidé de faire ma révolution alchimique à mon tour, de révéler ce que je suis et ce que je sais.

Capitaine Orsu Angeletti,
Brigade criminelle
XXIIIème arrondissement du Grand-Paris.

***

Le lieutenant Lance Vacher, que toute la crim’ du XXIIIème appelle Chuck, rejoint le capitaine Orsu Angeletti devant une Dacia Duster blindée de la police nationale. Les deux hommes pourraient difficilement être plus dissemblables : le corse est de taille moyenne, large d’épaules comme de tour de cou. Il attaque la quarantaine sans l’accuser, la seule pilosité de sa face s’affiche dans une courte barbe de trois jours soulignant un regard sombre. Sa musculature saillante trahit l’ancien rugbyman version paquet d’avant, option première ligne. Ses gestes, emprunts de mesure et de puissance, donnent une impression trompeuse d’inertie et de pesanteur.

Chuck est beaucoup plus petit et sec sans être fluet. D’origine parisienne par son père et afghane par sa mère, souvenir de campagne d’un passé militaire, Lance doit son prénom à l’admiration de son géniteur pour un certain coureur cycliste et son surnom à la pratique des arts martiaux. Il a les cheveux coupés courts, quelques millimètres tout au plus, révélant une calvitie prononcée, malgré une trentaine à peine entamée, en contrepoint d’un bouc aussi soigneusement taillé que ses sourcils. Il a le regard mobile et les gestes vifs d’un furet shooté à la coke.

— Ça roule ma pouloïde ? demande Chuck.

Un bref sourire éclaire le visage d’Angeletti.

— Capitaine pouloïde, si ça ne vous gène pas, lieutenant.

— Ho, dis donc, tu ne vas pas me la faire à l’envers, le corse, pas à moi ! Bon, on va où ?

— T’aurais été à l’heure pour assister au brief du vieux, tu le saurais.

— Qu’est-ce qui t’arrive mon gros, t’as pas tiré ta crampe ? Allez, crache ta Valda, on va où ?

— En plein cœur de Vincennes.

— Cool, je ne vais pas ruiner ma nouvelle paire de shoes !

Le capitaine détaille son subordonné : Le lieutenant porte un costume noir avec une cravate fine assortie, une chemise blanche immaculée et aux pieds… des joggers noires à picots. Vu la rareté des dérivés du pétrole et du caoutchouc depuis l’Apocalypse, il a dû les payer une petite fortune. Une paire de lunettes noires profilées complète son look de G-Man miniature.

— Tu t’habillerais comme un flic et pas comme une gravure de mode, t’aurais moins de problèmes.

Le lieutenant jette en retour un regard critique à son supérieur : Sa veste kaki semble toute droit sortie d’un surplus militaire, ce qui est probablement le cas. Elle camoufle une chemise qui a dû être blanche dans une vie antérieure et un jeans tellement vintage qu’il en est revenu à la mode, le tout souligné par une grosse ceinture de cuir noir dont la boucle figure la tête de maure emblématique de la Corse. Le revers du jeans met en valeur une paire de rangers hors d’âge.

— Sans commentaire, lâche finalement Chuck. Bon, elle est chaude la caisse, Pithiviers ? demande-t-il en se tournant vers l’employé du garage de la police en charge de l’entretien et du démarrage des gazogènes. 

— Elle est chaude comme la braise, chef, prête à partir !

Les deux officiers de police font monter une balle dans la chambre de leur Sig Sauer et prennent place dans la Dacia, Chuck côté conducteur. Le XXIIIème a mauvaise réputation, à juste titre : le bois de Vincennes, qui en recouvre la plus grande surface, regorge de skinheads en mal d’action, de terroristes djihadistes, de russkofs déchirés à la vodka ou de gauchistes remontés contre la politique de la Maréchal qui n’hésitent pas à venir déranger l’ordre établi.

 — Si tu me disais maintenant pourquoi tu es arrivé en retard ce matin ? demande Angeletti.

— Depuis que l’autre salope m’a quittée, je ne dors plus.

— Vanessa ?

— Bien sûr Vanessa ! Qui d’autre ? Quand je pense que je lui ai sauvé la peau après l’Apocalypse… Quatre ans à la soigner, la nourrir, l’héberger, la protéger…

La diatribe de Chuck se poursuit tandis que le corse se replonge dans ses souvenirs. Quand l’hiver nucléaire s’est installé, la moitié de la population de Paris et de sa banlieue a foutu le camp vers le midi de la France, voire plus au sud. De nombreux appartements parisiens désertés ont été pillés, comme le moindre commerce, de l’arabe du coin à la grande surface. Au début les russes avaient essayé de maintenir un semblant d’ordre, mais les unités s’étaient délitées dans le temps, harcelées par les pillards comme par la résistance. Certains soldats avaient rejoint les rangs des pillards, les autres avaient quitté la capitale pour la campagne où l’approvisionnement était moins problématique. Dans cette jungle qu’était devenue Paris, la situation des femmes était devenue particulièrement difficile et celle des jolies femmes encore plus ; elles étaient devenues des proies de choix, une monnaie d’échange, un signe extérieur de richesse. Celles qui s’en étaient le mieux sorties s’étaient trouvé un chevalier servant, rempart suffisamment solide contre la folie des hommes. Vanessa avait été cette sorte de femme : elle avait utilisé Chuck comme bouclier pendant la guerre et l’avait remisé comme un objet encombrant une fois la paix revenue ; elle n’avait probablement jamais aimé  Lance, si tant est que cette femme magnifique mais calculatrice ait jamais été capable d’amour.

— Oh, tu m’écoutes ? Quinze ans à l’aimer ! Et tout ça pour quoi ? Pour que cette sale pute me quitte pour le premier connard venu, cette tapette inutile de prof de français !

— Si c’était une tapette, comme tu dis, Vanessa ne serait pas partie avec, non ?

— Si ce n’était pas une tapette, je ne l’aurais pas autant dérouillé ce matin !

— J’en étais sûr ! Putain, Lance, tu déconnes à plein tube. Tu l’as laissé dans quel état ?

— Vivant, et c’est déjà pas mal…

— Tu m’étonnes ! Vu que tu es premier dan de karaté — San Ku Kaï ou je ne sais quoi…

— Mumonkaï.

— Ouais, mumonkaï. Le prof de français peut effectivement s’estimer heureux d’être vivant. Je me demande si je ne devrais pas te passer les pinces, histoire de t’empêcher de nuire, danger public.

— Ça va, lâche-moi ! Il s’en remettra, il n’a rien de cassé ; cette chiffe molle est tombée dans les vapes dès les premiers coups. Je suis sûr qu’il est déjà sorti de l’hôpital.

— Pour porter plainte, j’imagine. Je peux te donner un conseil ? Évite de frapper les bœufs-carottes quand ils viendront t’auditionner…

Le reste du trajet s’effectue dans un silence boudeur mais sans incident de parcours, Lance slalomant sans à-coups parmi les carcasses calcinées de voitures encore disséminées sur la chaussée. Privés d’électronique suite au flash IEM de l’explosion au dessus de Londres, plusieurs centaines de milliers de véhicules s’étaient retrouvés immobilisés là où l’onde électromagnétique les avait foudroyés. Siphonnées de leur carburant durant l’hiver nucléaire, piégées par la résistance, dépouillées par les pillards, les carcasses avaient été déblayées à coups de bulldozers lors du rétablissement de l’ordre  par la Maréchal. Mais leur enlèvement prenait un temps infini.

Quand les deux officiers de police parviennent à destination, plusieurs véhicules de police à gazogène et une ambulance hippomobile sont stationnés devant un immeuble cossu. Deux brigadiers, l’un blond et l’autre brun, filtrent les entrées de l’immeuble.

— Hey ! s’écrie Lance en arrivant à leur hauteur, Luis, Amir, ça biche ?

— Pas plus mal que si c’était pire, répond pince sans rire le brun Amir Daoud à la peau basanée.

— Mieux ne serait pas supportable, surenchérit dans un sourire le blond Luis Sebastián à la peau pâle. 

— Bon alors, qu’est-ce qu’on a là-dedans ? 

— Du grand classique d’avant-guerre, répond Amir.

— Une bonne vieille exécution d’une balle dans la nuque comme on n’en fait plus, ajoute Luis.

Les deux officiers de police échangent un regard perplexe. Ils entament l’ascension de l’escalier qui mène à l’appartement de la victime. Une plaque dorée est fixée sur l’encadrement de la porte d’entrée : Jean-Loup Lefort, journaliste. Les yeux d’Angeletti s’étrécissent. Plusieurs hommes de la police scientifique s’activent à inventorier la scène de crime, tandis que le médecin légiste est penché sur le corps d’un homme ficelé sur un fauteuil.

— Salut Lebrun, l’interpelle Angeletti.

Le médecin tourne la tête vers le corse, le regard interrogateur derrière ses lunettes à monture d’écaille rafistolées.

— Tiens, le corse ! Viens voir, ça devrait t’évoquer des souvenirs…

Le corps, de dos, présente d’emblée une hypothèse plausible pour la cause de sa mort : la nuque présente le cratère d’entrée d’une balle de gros calibre. En faisant le tour, Angeletti découvre que le journaliste, il suppose que le corps est bien celui de Jean-Loup Lefort, a été torturé : des doigts ont été cassés, des ongles arrachés, des brûlures constellent le torse dénudé et le visage est méconnaissable, couvert d’hématomes, les yeux pochés, pommettes et nez brisés. Angeletti laisse échapper un petit sifflement. Il redresse la tête du cadavre et l’observe un instant avant de la reposer dans sa position initiale.

— C’est bien Jean-Loup Lefort, annonce-t-il. 

— Tu le connais ?

Angeletti hausse les épaules :

— Quel corse ne connaît pas Jean-Loup Lefort ? C’est, enfin c’était, un journaliste spécialisé dans le crime organisé ; il a publié deux livres sur les parrains corses avant la guerre. Autant te dire qu’il ne s’est pas fait que des amis sur l’île. Qu’est-ce que tu peux me dire sur sa mort ?

— Comme tu l’as deviné, notre ami a été salement et longuement torturé sur sa chaise avant d’être tué, très probablement de cette balle dans la nuque.

— Longuement comment ?

— Je dirais deux ou trois jours.

— Autre chose ?

— Oui, les brûlures semblent avoir été faites par une chevalière ou un bouton de manchette porté au rouge. En tout cas un objet métallique portant un symbole héraldique figurant un lion ou un loup, quelque chose comme ça.

Angeletti s’approche du cadavre pour observer les brûlures de plus près.

— C’est un ours, affirme-t-il.

— Un ours ? intervient Chuck en examinant les brûlures à son tour. Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Une des cibles privilégiées de Lefort était le clan Orsini, dont l’emblème est un ours. Je parierais assez gros que c’est une de leur chevalière qui a fait cette marque.

— Orsini… tu ne parles pas du gars qu’on soupçonne fortement d’avoir rouvert cercles de jeu et maisons closes ?

— … et réorganisé le trafic de drogue et d’alcool depuis le Maroc via l’Espagne. Ouais, je pense bien à Guidu Orsini ; ce carnage serait bien dans ses méthodes s’il avait découvert que Lefort avait commencé à mettre le nez dans son linge sale et qu’il ait voulu lui faire cracher le morceau… Lance, va faire le tour du voisinage, histoire de vérifier si quelqu’un n’a pas remarqué quelque chose ; je m’occupe de faire le tour de l’appart.

— Sir, yes sir! aboie Chuck dans un sourire en se dirigeant vers le palier.

Angeletti observe l’appartement, cossu selon les standards post-apocalyptiques : Il y a des vitres intactes à toutes les fenêtres et le parquet d’origine est toujours en place, chose rarissime, la plupart ayant été déposés et brûlés durant l’hiver nucléaire.  En s’approchant d’une fenêtre, Angeletti s’aperçoit que pas mal de suies se sont accumulées derrières les volets à persiennes, signe que personne ne les a ouverts depuis plusieurs jours.

— Quand la scientifique aura fini, il faudra penser à ouvrir les volets et éparpiller la poussière radioactive, lance-t-il à la cantonade.

— Oui capitaine, répond une voix qu’il ne prend pas la peine d’identifier.

Encore un legs de l’Apocalypse, pense-t-il. Toute cette poussière, créée et propulsée jusque dans la stratosphère par les explosions nucléaires, retombe sur terre au gré des vents de haute altitude et de la pluie. Sa radioactivité peut-être dangereuse lorsqu’elle s’accumule. Angeletti se remémore les nuages blancs d’autrefois. Ils portent aujourd’hui le deuil d’une époque révolue, drapés de noir ou de gris. En s’approchant du bureau, le capitaine s’empare d’un petit carnet qui s’avère être un agenda ; il est daté de 2017, mais semble avoir été utilisé dernièrement. En remontant les pages de l’agenda à partir de la date du jour, Angeletti découvre la mention — RDV G. Orsini trois jours plus tôt sur la ligne de dix heures. Ça se précise, ricane-t-il intérieurement avec un sourire carnassier.

— Qui a découvert le corps ? demande-t-il à Lebrun, toujours en train d’examiner ce qui reste du journaliste.

— La femme de ménage, répond le légiste sans lever les yeux. Elle doit toujours être dans le coin…

Angeletti part à la découverte d’autres pièces de l’appartement qu’il n’avait qu’aperçues en arrivant sur la scène de crime. Il retrouve deux femmes dans l’une des chambres. Il reconnait la gardienne de la paix Tiphaine Mornay à ses cheveux blonds frisés et à ses grands yeux bleus et en déduit que l’autre femme, une quinquagénaire sèche aux cheveux courts, doit être la femme de ménage.

— Capitaine Angeletti, de la brigade criminelle. C’est vous qui avez découvert le corps ?

La quinquagénaire acquiesce d’un hochement de tête, tout en triturant l’élastique de sa culotte au travers des pans de sa robe.

— Je passe deux fois par semaines chez monsieur Lefort. La dernière fois tout allait bien et puis ce matin…

— La porte était fermée ?

— Oui, comme d’habitude, mais j’ai mes clés, indique la femme de ménage en agitant un trousseau.

— Mornay, allez me chercher Daoud ou Sebastián et demandez-lui de chercher les clés de Lefort. Vérifiez de votre côté si la porte a été forcée et revenez me voir. La dernière fois que vous avez vu Lefort, reprend Angeletti en se tournant à nouveau vers la femme de ménage, l’avez-vous trouvé changé, tourmenté ?

— Non, commence-t-elle les sourcils froncés en fouillant dans sa mémoire. J’ai bien vu qu’il était sur un article important, parce qu’il était plongé dans des papiers et qu’il ne m’a pas adressé la parole. Je ne suis même pas sûr qu’il m’ait vu. Il était toujours comme ça, quand il était sur un truc important. Le reste du temps il était plutôt sympa.

Angeletti se remémore le bureau, vide de tout document à l’exception de l’agenda.

— Lefort avait-il l’habitude de ranger ses documents ? reprend-il.

— Pensez-vous ! Toujours éparpillés sur son bureau. Une fois, je me suis mise en tête de ranger ce foutoir… vous auriez vu la soufflante qu’il m’a passée ! Ah ça, je n’y touchais pas, à son bureau.

— A tout hasard, vous n’auriez pas vu de quels types de documents il s’agissait ?

— Des vieux journaux, pour l’essentiel. J’ai bien vu que ça parlait de la Corse, mais il y avait aussi quelques journaux espagnols. Après, vous dire de quoi ça parlait dans le détail… Dites, je vais pouvoir y aller ? C’est que j’ai d’autres ménages à faire, moi. Vu que pour ce boulot-là c’est un peu mort, faudrait pas que je me fasse virer de ceux qui me restent.

— La gardienne de la paix Mornay a pris vos coordonnées ? Elle sait où vous trouver ?

La femme de ménage opine.

— Dès qu’elle remonte, vous pourrez y aller… Ha, la voila justement : Mornay, vous savez où trouver madame ? Vous avez noté les infos habituelles ?

— Oui, capitaine. Le brigadier Daoud est à la recherche des clés et la porte d’entrée n’a pas été forcée.

— Parfait, merci Mornay. Vous pouvez y aller madame.

Les clés et les documents du journaliste s’avérèrent introuvables, probablement emmenés par le meurtrier au moment de son départ ; le ou les meurtriers, l’enquête, à ce stade, n’avait pas permis de le déterminer. Chuck avait fini par dénicher un voisin qui se souvenait avoir croisé deux hommes, qu’il n’avait jamais vus auparavant, dans le hall de l’immeuble. Le voisin les avait trouvés franchement patibulaires ; il avait été amené au commissariat du XXIIIème afin qu’il établisse des portraits-robots : l’un d’entre eux correspondait parfaitement au mafieux corse, Guidu Orsini, qu’il allait donc falloir interroger le lendemain, en raison du faisceau d’indices concordants, selon l’expression consacrée.

Sauf qu’Angeletti n’avait aucune envie de croiser à nouveau la route d’Orsini. Dieu savait ce que cette rencontre déclencherait, même s’il était possible que le mafieux ne reconnaisse pas le capitaine : Vingt-six années s’étaient écoulées depuis que leurs chemins s’étaient séparés, Angeletti avait changé de nom et d’apparence. Le corse se maudit de ne pas avoir choisi un nom moins évocateur, comme on le lui avait recommandé à l’époque. Il avait absolument voulu rendre hommage à Letizia, l’épouser en quelque sorte à travers son nom. C’est un choix qu’il ne regrettait pas du tout, en y réfléchissant, même s’il allait sérieusement lui compliquer la vie dans l’immédiat. Je dois révéler mon passé à Chuck, je n’ai plus le choix, pense Orsu. Demain matin, première heure.

***

— Chuck ? Faut que je te parle, lâche Angeletti, lapidaire, dès que son adjoint le rejoint au poste le lendemain matin.

— Je t’écoute.

— Pas ici. Un de mes indics a logé Orsini, on parlera en route. Demande à Pithiviers de nous préparer un gazogène et dis à Luis et Amir qu’ils nous accompagnent. On sort couverts.

Angeletti va chercher son propre gilet pare-balles, même s’il n’entrera pas en contact avec Orsini, si tout va bien. Les quatre hommes se rejoignent au parc des gazogènes, écoutent poliment Pithiviers égrener la longue liste de ses misères du jour et prennent la direction du Grand-Paris intra-périphérique, le Paris historique, en suivant les indications du capitaine. Arrivés sur les quais presque désertés par les voitures, Angeletti demande à Chuck de stopper le véhicule :

— Il faut que je briefe Chuck, les gars, indique Angeletti à Luis et Amir. Pause pipi de cinq minutes.

Les deux hommes s’éloignent un peu.

— C’est quoi le problème ? demande Chuck, impatient comme à son habitude.

— Le problème c’est qu’Orsini me connait, mais pas sous mon blaze actuel.

— C’est quoi cette embrouille, t’as plusieurs identités ?

— J’en ai deux. Je pourrais te sortir une belle histoire sur fond d’infiltration dans la pègre, mais je vais te raconter ma vie, aussi honnêtement que possible : Jusqu’à l’âge de seize ans, je m’appelais Anghjulu[1] Castelli, fils de Francescu Castelli.

— Francescu Castelli, ça me dit quelque chose…

— Ça devrait, en effet. Mon frère ainé porte le même nom et le clan  fait encore partie de la mafia Corse, comme le clan Orsini. Les deux familles ont longtemps été alliées ; mieux, amies. Nous avons partagé le même exil au Nicaragua où nos paternels respectifs se refaisaient une santé, après avoir été chassés de Corse par plus mafieux qu’eux. Guidu, le parrain actuel du clan Orsini, était comme un frère pour moi, ce qui ne m’empêchait pas de draguer sa sœur, Letizia. Tu l’aurais connu ma Stellizza[2], ma petite étoile ! Ce que je l’aimais ! Notre flirt était plutôt bien vu, jusqu’au jour où le père de Guidu, Alanu, a fait un petit dans le dos de mon père : il a coulé le casino dans lequel ma famille avait investi tout le fric qu’elle avait si malhonnêtement gagné et il est bien entendu parti avec la caisse. Fauchés, on est revenus en Corse, suivis d’assez près par les Orsini, d’ailleurs, mais pour d’autres raisons. J’ai continué à fréquenter Letizia, en cachette, parce que les hostilités entre nos deux clans tournaient aux règlements de comptes ; le plomb volait bas. J’avais projeté d’enlever Letizia dans la soirée du 2 janvier 2009, mais son frère Guidu nous est tombé dessus : Letizia a récolté la balle que mon ancien meilleur ami m’avait destinée. Elle est morte. Il a suffit d’un plomb de neuf millimètres pour que ma Stellizza rejoigne le firmament. Sa lumière brille pour moi, chaque nuit… Mon frère Tittu, le benjamin de la famille, disputait une partie de cartes dans un bar tout proche. Bourré comme un polack, il s’est ramené la gueule enfarinée, sans rien capter à ce qu’il se passait. J’ai essayé de l’entrainer avant que Guidu ne se ressaisisse. J’ai bien cru que nous allions nous en sortir mais Guidu a réagi juste avant que nous ne soyons à l’abri. Son tir a tué mon frère, pendant que je m’enfuyais, une nouvelle fois indemne. La justice a mis en cause Guidu pour la mort de mon frère, sans le condamner d’ailleurs, faute de preuves ! Et c’est moi qu’on a condamné par contumace pour l’assassinat de Letizia ; moi qui aurais tant aimé pouvoir donner ma vie pour elle…

Angeletti écrase une larme de sa grosse pogne. Chuck tourne la tête, gêné. La douleur de son partenaire fait remonter à la surface la sienne propre. Le départ de Vanessa l’emplit de rage. Il a souffert d’abord, longtemps, terriblement souffert… mais depuis quelque temps, c’est la rage qui l’habite. Il se sent, non, il se sait, au bord de la rupture. Il sort de ses pensées quand le corse reprend son récit.

— Ma famille m’a exfiltré de Corse, elle m’a fourni une nouvelle identité et je me suis engagé dans la Légion pour tourner définitivement la page. En 2017, j’ai combattu contre les russes et rejoint la résistance après qu’on ait été envahis puis vaincus. Quand la Maréchal a demandé à ce qu’il restait de l’armée de l’aider à rétablir l’ordre, j’ai fait partie des volontaires. Je t’épargne la suite pour le moment mais toujours est-il qu’un temps après, j’ai préféré quitter l’armée et demandé à être versé dans la police, moins politique à mon goût. Malgré le temps passé, il y a de fortes chances que Guidu me reconnaisse. D’autant que le nom que je me suis choisi, Angeletti, s’il est commun en Corse, est aussi l’association de mon prénom et de celui de Letizia : Ange et Leti. J’ai même choisi mon nouveau prénom, Orsu[3], en pensant à son nom de famille, Orsini, ma façon à moi de nous unir à jamais…

— C’est sûr que s’il te retapisse, ça risque de compromettre l’enquête. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Que tu prennes les rênes pour me permettre de rester dans l’ombre. En arrivant chez Orsini, je prétexte une urgence et tu me laisses à l’extérieur. C’est pour ça que j’ai demandé à Amir et Luis de venir ; pour que tu ne sois pas seul. Ce sont deux gars fiables, même s’ils suspectent quelque chose de bizarre dans mon comportement, ils sauront garder le silence sans que j’aie besoin de leur mettre les points sur les — i.

— Tu as pensé à tout, je n’ai pas trop le choix, en quelque sorte.

— Arrête tes conneries ! Je te le demande comme une faveur mais si tu ne le sens pas, on laisse tomber. Je trouverais une autre solution.

— T’inquiète, je déconnais : je vais faire le job.

— Réfléchis quand même. Guidu Orsini, c’est pas un cadeau : c’est un coriace qui a le bras long et qui ne montrera aucune pitié. Fais gaffe avec ce mec, Chuck. Je sais que tu as tendance à t’emporter, surtout en ce moment. Je peux compter sur toi ?

— Tu peux, j’aime bien quand y a du challenge.

— Merci, je te revaudrai ça. C’est bon les gars, on y retourne, conclut le capitaine.

***

Comme prévu, Angeletti est resté sur le trottoir d’en face pendant que Chuck, Amir et Luis procédaient à l’interpellation en douceur d’Orsini. Les deux brigadiers ont neutralisé les portes-flingues et Chuck a convaincu Orsini de l’accompagner jusqu’au commissariat à l’aide de son Sig Sauer pointé sur la tempe. Angeletti revient par ses propres moyens, juste à temps pour le début de l’audition, qu’il suit derrière la glace sans teint de la salle d’observation. Guidu Orsini n’a pas trop changé, note-t-il. Il utilise aujourd’hui du gel pour plaquer sur son crâne dégarni des cheveux filasses et blanchis. Il a toujours le même regard noir et calme sous des sourcils broussailleux. Sa stature moyenne s’est un peu voûtée, renforçant encore cet aspect inoffensif qui a si souvent surpris ses futures victimes.

— Tu connais ce gars ? demande Chuck à Orsini en lui présentant la photo du cadavre de Jean-Loup Lefort. 

Orsini a un drôle de regard en découvrant la photo ; il pâlit à vue d’œil.

— Fà pianu[4]. Il est mort ? Tu te fous de ma gueule ?

— Deux tons plus bas, l’artiste, et répond à la question : Tu le connais, oui ou merde ?

— Merde ! Bien sûr que je le connais, ça fait assez longtemps qu’il me fait chier, bordel !

— Mollo pomme-chips sur les noms d’oiseau, mafioso, essaye de t’élever au dessus de ta condition. Quand est-ce que tu l’as vu pour la dernière fois ?

— Mais je ne l’ai jamais rencontré, putain !

— Ne parle pas de ta mère comme ça, surtout à mauvais escient : il se trouve qu’on t’a vu dans son immeuble, alors ne me prend pas pour une bille…

— J’ai failli le voir il y a trois ou quatre jours. On avait rendez-vous chez lui, sauf que quand je me suis pointé, y avait personne.

— Personne quand t’es arrivé ou plus personne de vivant quand tu en es reparti ?

— T’es pas le premier flic à essayer de me foutre un cadavre sur le dos et tu seras probablement pas le dernier à ne pas y arriver, pinzutu[5]. Je te le redis une dernière fois, je ne suis pour rien dans la mort de ce rompistacche[6] de journaleux !

— Admettons. En fait, il y aurait un moyen assez simple de te disculper : Il suffirait que tu me confies ta chevalière le temps qu’on l’examine.

— Ma vaffanculo, vai[7] !

— Je vais prendre ça pour un non. Tu restes dans la liste des suspects, je vais devoir te placer en garde à vue.

— Je tiens cette chevalière de mon père, hors de question que je la confie à qui que ce soit. Même si je le voulais, je ne pourrais pas : Elle a toujours été un peu trop petite pour mon doigt et j’ai un peu grossi, impossible de l’enlever.

Orsini affiche la première phalange de son auriculaire gauche, comprimée à outrance par la chevalière.

— Et un petit prélèvement par la scientifique, c’est envisageable ?

Angeletti peut voir le mafieux réfléchir à toutes les implications de la demande de Chuck. Un léger tic agite le coin droit de sa lèvre supérieure. Il finit par se frapper la main droite de la main qui porte la chevalière.

— Si ça l’abime pas… de toute façon, c’est fini l’ADN, non ?

— Si tu veux dire par là que la Police Nationale n’est plus capable d’identifier l’ADN depuis l’Apocalypse, tu as raison. Mais ce n’est pas qu’on cherche et ça n’abîmera pas ta chevalière.

— OK, alors allons-y, j’ai rien à voir avec cette histoire.

Chuck quitte la pièce pour aller chercher un technicien de l’identité judiciaire. Angeletti sort également de la salle d’observation en proie à des sentiments contradictoires. Il était persuadé de la culpabilité d’Orsini, mais il n’en est plus si certain maintenant. A bien y réfléchir, il est curieux que le bureau de Lefort ait été débarrassé de tous ses documents de travail, mais que l’agenda ait été laissé bien en évidence. Idem pour les traces de brûlures aux armes du clan de Guidu : On aurait cherché à aiguiller l’enquête sur le mafieux corse qu’on aurait difficilement pu mieux faire. La voix du patron de la Crim’ du XXIIIème, Roland Lemarquis, le sort de ses pensées.

— Ah, capitaine Angeletti, vous tombez bien. Je vous présente le capitaine Camus et le lieutenant Dewaere de l’inspection générale des services. Ils sont à la recherche du lieutenant Vacher ; il ne serait pas avec vous par hasard ?

— Non, il vient de partir aux scellés, ment effrontément le corse en désignant du doigt la direction opposée à celle empruntée par Chuck. Que se passe-t-il ? demande-t-il au — vieux tandis que la capitaine Camus, rousse et menue, et le lieutenant Dewaere, un homme trapu aux cheveux poivre et sel, partent en direction de la salle des scellés.

— Un homme a porté plainte contre lui pour coups et blessures. Il s’agirait du petit ami de l’ancienne compagne de Vacher, si j’ai bien compris. Vous étiez au courant ?

— Non.

Angeletti a acquis la certitude que plus le mensonge est court et moins il offre de prise à sa détection. Son visage reste impassible, en bon joueur de poker qu’il est. Lemarquis mâchouille nerveusement une touillette à café.

— Je ne saurais tolérer que mes hommes se livrent à des voies de fait sur ceux que nous sommes sensés protéger, capitaine.

Angeletti se contente d’opiner mollement de la tête. Ça pourrait surtout freiner ton avancement, pense-t-il sombrement. Ne prends surtout pas le risque de couvrir ceux qui t’obtiennent tes précieux chiffres d’élucidation, politicard de mes deux. Il aperçoit le technicien de l’I.J. pénétrer dans la salle d’interrogatoire. Angeletti se crispe un peu, Chuck ne doit pas être loin derrière. En faisant un rapide topo sur l’affaire en cours, il se positionne insensiblement pour faire face au couloir par lequel Chuck devrait faire son retour. Il s’arrange pour que le vieux, au contraire, lui tourne le dos, mais c’est peine perdue : A peine Chuck fait-il son apparition que Lemarquis, qui doit avoir des antennes, se tourne vers lui.

— Lieutenant Vacher ! L’inspection générale des services est là pour vous auditionner dans le cadre d’une plainte pour coups et blessures sur la personne du petit ami de votre ancienne compagne. Je vous prierais de bien vouloir vous tenir à leur disposition, tonne le vieux tandis qu’Orsini sort de la salle d’interrogatoire pour être placé en garde à vue.

— Alors, vachette, ricane Orsini en passant, on a des cor…

Le mafieux n’a pas le temps de finir sa phrase qu’il est cueilli à la mâchoire par un coup de pied circulaire arrière, Ushiro Geri Keage apprendra plus tard Angeletti, asséné à pleine puissance par Chuck. Orsini est propulsé contre un mur et s’écroule comme une chiffe. C’est le moment que choisissent les officiers de l’IGS pour refaire leur apparition. La rousse capitaine Camus va porter les premiers secours au mafieux, tandis que le grisonnant lieutenant Dewaere tente de calmer Chuck, à distance.

— Lieutenant, hurle le vieux, votre conduite est inqualifiable ! Je vous ordonne de vous rendre !

— N’aggrave pas ton cas, partenaire, ajoute Angeletti d’une voix plus apaisante. Je vais te sortir de là, mais il va falloir que tu m’aides un peu.

— Monsieur ? Monsieur, interroge Camus la rousse, vous m’entendez ?

Tandis que Dewaere passe les pinces à Chuck, Orsini reprend doucement ses esprits.

— Est-ce que vous souhaitez porter plainte ? lui demande Camus.

— Non, répond faiblement le mafieux. Non, reprend-il plus clairement, l’œil mauvais, je règlerai mes comptes par moi-même. 

L’agent qui accompagnait Orsini en garde à vue l’aide à se relever. Tandis que les deux hommes reprennent leur chemin, le mafieux jette un regard perçant à Angeletti. Cet enfoiré m’a reconnu, pense le capitaine. Reste à savoir ce qu’il va faire de l’information…

***

C’est abattu qu’Angeletti regagne son domicile, un appartement plutôt lépreux du XXIIIème arrondissement. Chuck est en garde à vue, l’assassin de Lefort toujours libre, selon toute vraisemblance. Ce monde marche sur la tête… Angeletti sort de ses pensées quand il perçoit la lumière qui filtre de la porte de son appartement. Il sort son Sig de son holster et teste la poignée de sa porte : ouverte ! Plaqué contre le mur, il actionne à nouveau la poignée de la porte qu’il ouvre d’un geste mesuré. C’est le cœur battant qu’Angeletti risque un œil, précédé du canon de son arme, par delà le chambranle. Un homme est confortablement installé dans son fauteuil, sourire aux lèvres mais les mains levées : Francescu !

—  Bona sera, miò fratellu[8], l’accueille son frère en lui faisant signe d’entrer.

— Qu’est-ce que tu fous là ?

— Moi aussi, je suis content de te voir, après tout ce temps, Anghjulu, mon frère. Comu va[9] ?

— Va bè[10], répond finalement Angeletti en fermant la porte.

Il range son pistolet dans son holster et rejoint son frère pour lui donner l’accolade. Les deux hommes échangent des nouvelles, évoquent les temps heureux de leur passé avant qu’Angeletti n’en revienne à sa première question :

—  Qu’est-ce que tu fous là ? J’imagine que tu ne m’as pas retrouvé pour évoquer le bon vieux temps. T’as besoin de quelque chose ?

— Tu blesses mon cœur, fratellu, d’autant que tu es à côté de la plaque : c’est toi qui a besoin de moi. Tu veux savoir pourquoi Lefort est mort ?

— …

— Il avait découvert un secret que les Orsini pensaient avoir soigneusement enterré : Letizia n’est pas morte le 2 janvier 2009 en Corse, Anghjulu. Elle est décédée en Espagne après plusieurs années de coma. Elle est surtout morte après avoir accouché d’une petite fille, ta fille selon toute vraisemblance.

La nouvelle assomme Angeletti, il a du mal à organiser ses pensées.

— Comment ? Mais qu’est-ce que… balbutie-t-il. Une évidence lui vient soudain à l’esprit : Tu as une photo de ma fille ?

Francescu sort une photo de sa poche intérieure et la tend à son frère. Angeletti découvre une jeune femme d’une vingtaine d’années, dont la ressemblance avec Letizia est frappante : elles partagent les mêmes yeux et cheveux noirs, les mêmes fossettes autour de la même bouche boudeuse. Angeletti note également des différences : Letizia avait un visage un peu plus long, les dents un peu moins droites et portait des vêtements beaucoup plus classiques que la néo-gothique qu’est sa fille, avec son cuir élimé, son tee-shirt et sa jupe trop courts, ses collants résille troués et ses Doc Martens hors d’âge. La jeune espagnole pose fièrement devant une fresque murale peinte à la bombe.

— Elle s’appelle Estafania Frías, mais elle se fait appeler Fenix[11] ; c’est une artiste plutôt renommée en Espagne, l’informe doucement Francescu. Elle est née le 6 juin 2009 par césarienne, au cinquième mois de coma de Letizia. Elle doit venir sur Grand-Paris prochainement.

— Comment est-ce que tu sais tout ça ?

— Mais qu’est-ce que t’en as à foutre ? Cet enfoiré d’Orsini a buté ton frère, bordel, et celle qui aurait dû devenir ta femme ! Qu’est-ce qu’il faut que je fasse de plus ? Tiens, t’auras qu’à lui passer ça au doigt, ça te fera une preuve de plus pour le coffrer, hurle Francescu en jetant une chevalière au visage de son frère.

Angeletti sait déjà qu’il s’agit de la bague qui a servi à torturer Lefort.

— Putain, c’est toi qui l’a tué ! Mais qu’est-ce qu’il t’es passé par la tête ?

— Je l’ai fait pour te protéger !

— Ah ouais ? Et comment je fais, moi, pour coffrer Orsini ? Tu crois vraiment qu’un juge va me suivre quand Orsini va lui dire qui je suis ? Qu’il va chanter sur tous les tons qu’il est victime d’une vendetta et que les flics qui vont reprendre cette affaire vont découvrir le gruyère qui la compose ?

— Aiò, fèmula finita, datti capu da per tè[12] ! crache Francescu en se dirigeant vers la porte d’entrée qu’il ouvre à la volée.

Deux hommes vêtus de noir se tiennent dans l’encadrement, le visage masqué par une cagoule, l’arme au poing. Ils ouvrent aussitôt le feu sur Francescu. Angeletti, protégé par son frère, sort à son tour son arme et s’abrite derrière le canapé. Quand Francescu glisse au sol, il ouvre le feu : il loge trois balles dans la poitrine du premier homme, tandis que l’autre prend la fuite. Angeletti lâche trois nouvelles balles. Les deux premières se perdent mais la dernière atteint le fuyard à l’épaule avant qu’il n’ait eu le temps de disparaître. L’homme pousse un râle sourd mais le bruit de sa course désordonnée résonne dans le couloir. Angeletti se précipite, déboule dans le couloir sans même songer à ce qui pourrait l’y attendre. Son adversaire tente encore maladroitement d’ouvrir la porte des escaliers. Les deux hommes font feu et s’écroulent simultanément.

***

Épilogue

Dans les ténèbres, une étoile s’allume. Letizia ? Un à un mes sens s’éveillent. J’ai mal. Ma bouche est sèche, irritée. Une odeur d’éther agresse mes narines. Un bip aigu se fait entendre à intervalle régulier. Il y a autre chose, comme un brouhaha plus grave. Des voix ! Je ne comprends pas, l’étoile s’éteint.

***

L’étoile s’allume à nouveau et j’ai toujours mal. Le bip aigu, l’odeur d’éther et ma bouche sèche m’insupportent. Je souffre tant, j’aspire au néant… Les voix ! J’entends à nouveau des voix, connues, familières.

— Encore là, Chuck ?

— Salut Amir, salut Luis. Je suis encore, là, ouais. J’ai rien de mieux à faire pendant trois mois…

— Trois mois de mise à pied ? Les enfoirés !

— Bof, je m’attendais à pire, j’ai déconné sévère. Des nouvelles de l’affaire ?

— Le proc nous a suivis dans l’affaire du meurtre de Lefort : Francescu Castelli en est officiellement l’auteur. Puisqu’il est mort, l’enquête et l’action en justice s’arrêtent là.

Francescu est mort, comme Tittu et Letizia, en prenant une balle qui m’était destinée. Suis-je donc condamné à perdre mes proches les uns après les autres pour survivre ?

— Concernant le meurtre de Francescu et la tentative d’homicide sur Angeletti, l’homme de main d’Orsini qui a survécu a fini par cracher le morceau et charge son boss. On a donc officiellement inculpé Guidu Orsini. Pour éviter qu’il ne se répande sur le passé d’Angeletti, on a passé un petit accord : on lui évite la peine capitale pour qu’il ferme sa gueule. Bien sûr ça ne tient que si Orsu survit…

Les voix s’estompent, je n’ai plus envie, je glisse lentement vers les ténèbres, vers ma Stellizza, ma toute petite étoile, dont la lueur vacille.

— Bien sûr qu’il va survivre, reprend la voix de Chuck, il ne peut pas partir sans avoir rencontré sa fille dont on a découvert l’existence dans les dossiers de Lefort, lors de la perquisition chez son frère. Il a vu sa photo, ça ne peut pas lui suffire.

Un phare s’allume dans le noir ; une lumière chaude, vibrante, vivante. C’est un oiseau, aux ailes parées de plumes enflammées : Fenix ! Je renais de mes cendres, passe du plomb à la lumière. Ma main part à tâtons vers celle de Chuck, que j’agrippe fermement. Je vis.

 



[1] Anghjulu (corse) : Ange

[2] Stellizza (corse) : Petite étoile

[3] Orsu (corse) : Ours

[4] Fà pianu (corse) : doucement.

[5] Pinzutu (corse) : étranger à la Corse

[6] Rompistacche (corse) : casse-pieds

[7] Ma vaffanculo, vai (italien) : va te faire mettre

[8] Bona sera, miò fratellu (corse) : Bonsoir, mon frère

[9] Comu va (corse) : Comment vas-tu

[10] Va bè (corse) : Ça va bien

[11] Fenix (espagnol) : Phénix

[12] Aiò, fèmula finita, datti capu da per tè (corse) : N’en parlons plus, débrouille-toi tout seul

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