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Le mur du son
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Le mur du son

© 2015 Philippe-Aurèle


Tous les habitants du quartier qui connaissaient Jeannot Leclercq voyaient en lui un gamin de 20 ans un peu bizarre, poussé trop vite et qui ne savait pas encore très bien quoi faire de ses membres dégingandés. Ses bras pendaient généralement à ses côtés, inertes, faute de savoir mieux faire. Il faut dire que lorsqu’ils s’agitaient il n’en résultait généralement que des catastrophes. La dernière en date ne remontait qu’à la veille, mais la rumeur allait déjà bon train : Jeannot avait croisé le chemin de Pamela Vermeulen, la plus chic fille du quartier du bord des eaux à Hénin-Beaumont. Une belle blonde de 21 ans, toute en jambes et en poitrine, capitaine et canne-major des Rosalines, le club de majorettes d’Hénin-Beaumont. Ne sachant pas, comme à son habitude, s’il devait l’embrasser ou lui serrer la main pour la saluer, Jeannot avait hésité, bafouillé, puis finalement commandé à son bras d’élever sa main pour la tendre à Pam. Le mouvement de la main, initié du coude, avait allègrement dépassé la taille de la jeune femme et manqué l’éborgner, puis elle était finalement redescendue pour se poser inopinément sur son sein gauche. Il avait rougit, balbutié quelques excuses puis pris la fuite en toute hâte.

Les mauvaises langues disaient que ses pieds étaient eux aussi démesurés en proportion de la taille de son cerveau, raison pour laquelle ils se prenaient régulièrement les pieds dans le tapis, ou tout autre obstacle dépassant un tant soit peu le niveau normal du sol. C’est d’ailleurs ce qui venait de se produire à cause d’une bordure de trottoir par ce torride après-midi de juillet : Jeannot est étalé de tout son long sur le bitume. Il ouvre des yeux clignotants. Le bitume est noir, vaguement bleuté, avec des petits trous. De temps à autre une perle noire s’est formée, luisante. C’est beau et ça sent … en fait ça ne sent pas bon, ça sent le goudron chaud. Il est chaud, mollet, légèrement collant sur sa joue. Jeannot se fait la réflexion qu’il aurait pu se faire plus mal s’il avait fait plus froid. Au lieu de se fracasser sur le trottoir dur et glacé, son crâne n’a que légèrement déformé le revêtement. Il a quand même mal à la tête …

« Ça, mon p’tit, c’est le mur du son ! Mahousse, hein ? Ça fait un moment que je t’en parle. A un moment ou à un autre, il va falloir le franchir si tu veux prendre ma relève. »

Jeannot redresse un peu la tête. Comme il s’y attendait, John l’Éclair est là à le regarder, les jambes bien campées au sol, les mains sur les hanches, son torse frappé du « J~E » barré d’un éclair qui indique son statut de super héro : John l’Éclair et ses biscoteaux à profusion, sa cape dorée, son justaucorps noir charbon et par-dessus un slip kangourou blanc avec la poche teintée vieil or. Le plus grand super héro de tous les temps … Enfin le plus grand super héro de tous les temps de Hénin Beaumont, mais c’est déjà pas mal. Jeannot est le seul à pouvoir voir John l’Éclair, parce qu’il va trop vite pour que les autres puissent seulement l’apercevoir. Même quand il est arrêté, il ne l’est pas vraiment. En fait il bouge tout le temps et très vite, mais comme il revient tout le temps au même endroit quand il vous parle, si on se concentre, on peut le voir en plissant les yeux. Mais John l’Éclair ne parle qu’à lui, Jeannot Leclercq. Parce que Jeannot est son successeur désigné, sa relève ! Sauf qu’il faut apprendre, et ça, ça fout un peu les jetons.

« N’importe quoi, c’est pas l’mur du son, c’est rien qu’un trottoir d’abord. »

Jeannot se retourne. Comme prévu c’est Jean-Jean qui vient de parler. Jean-Jean, dix ans, le p’tit quinquin du Nord avec son air crâne et son poil blond, ses yeux bleus et ses oreilles décollées. Jean-Jean et son vélo hors d’âge qui ont l’habitude de s’esbigner quand on parle d’eux. C’est quand même assez pénible d’avoir pour seuls amis deux gars que personne ne voit jamais. Enfin, vaut mieux ça que pas d’ami du tout.

« N’écoute pas le mioche, p’tit, il ne sait pas ce qu’il dit, ce n’est qu’un mioche. C’est LE mur du son.

- Le mioche il te proute au nez ! Quand on porte son slip pisseux sur ses habits, on n’a qu’à se taire !

-Arrêtez de crier tous les deux, j’ai mal à la tête.

-Mais je n’ai rien dit ! »

Jeannot relève la tête pour découvrir un passant qui l’observe, l’air incrédule et vaguement inquiet. Forcément il ne voit pas John l’Éclair et le mioche s’est débiné. Fâcheux, le gars doit croire qu’il parle tout seul …

« J’ai parlé ? Je crois que je suis un peu sonné, mais ça va.

-Vous avez fait une sacré chute ! Je n’avais jamais vu quelqu’un tomber sans se protéger avec les mains. Ça vous fait une belle bosse ! Vous voulez que je vous amène chez le docteur ?

-Non, non, ça va, je vais rentrer me reposer un peu chez moi, je n’habite pas loin. » Jeannot se relève lentement. La tête lui tourne un peu. Il envoie sa main vers son front et il y trouve effectivement un bel œuf de pigeon. Ça colle un peu. En regardant sa main il la découvre recouverte d’un liquide rouge qui coule en gouttelettes grasses et lentes. Ça doit être du sang. Il sort son mouchoir de sa poche avec son autre main et l’appuie sur son front. Il s’éloigne en titubant un peu, vaguement conscient du passant qui le regarde en secouant la tête de désapprobation.

Les docteurs, Jeannot n’en veut pas. Il en a connu, des docteurs, des tas ! Surtout des psys. Au début ça le faisait rire psy. Psy comme psittt, ça avait l’air plutôt rigolo. C’est l’oncle de Jeannot qui avait le premier conseillé de l’amener voir un psy : « Parce que ça ne tourne ni très rond ni très vite là dedans, pas plus de trois tours par minute » avait-il dit à l’époque, l’oncle Édouard. Il faut dire que l’oncle Édouard avait fait des études, il avait le bac ! Il était passé superviseur à l’usine textile, et pas des plus commodes, s’il fallait en croire les amies de maman qui y travaillaient. Jeannot revient au présent lorsqu’un réverbère vient lui heurter l’épaule. Il lève le nez pour déterminer où il se trouve : Le Flash Bar lui fait face de l’autre côté de la rue, le bar de Pamela.

Depuis le Flash Bar où elle travaille, Pamela Vermeulen observe Jeannot qui rentre chez lui. C’est vraiment un beau gosse : Il est grand, vraiment très grand, mince dans le genre athlétique, un peu dégingandé. Il a les lèvres ourlées, charnues, gourmandes en un mot et le nez droit, grec ou romain, elle n’a jamais su faire la différence. Et ses mains, elles sont belles ses mains, grandes, puissantes. Quand il a posé sa main sur son sein, hier, l’émotion a été intense. Intense mais trop brève, elle n’a pas eu le temps de la retenir que Jeannot détalait déjà. Si tout en lui est à la mesure de ses mains … Par contre il n’a aucune tenue, marche voûté et s’habille sans aucune recherche, comme s’il achetait ses fripes à l’Armée du Salut. Et puis ça ne tourne pas vite là-haut, trois tours par minute, pas plus. Dommage. Sans savoir pourquoi, Pamela ressent le besoin pressant de lâcher son balai et de courir le retrouver. Il a besoin d’amour, d’un ancrage dans ce monde, il a besoin d’elle. Elle a la soudaine certitude que si elle doit faire quelque chose, c’est maintenant ! Jeannot tourne à l’angle de la rue et disparaît aux yeux de Pamela …

« Oh, Pam ! Tu crois que je te paye à bailler aux corneilles ? Finis le balayage de la salle et reviens me voir après, j’ai encore du boulot pour toi. »

Pamela hésite un temps, pose son balais, avance d’un pas, puis elle secoue la tête et reprend son balayage …

Installé dans le canapé-lit de son studio au huitième étage d’un bâtiment HLM, Jeannot observe Jean-Jean et John l’Éclair qui continuent à se disputer. Jeannot ne peut s’empêcher de jeter régulièrement des regards furtifs à l’entre-jambes de John. La phrase de Jean-Jean lui est restée en mémoire : « Quand on porte son slip pisseux sur ses habits … ». Un slip pisseux. Jusque-là Jeannot l’avait vu doré ce slip, comme la cape, mais à bien y regarder Jean-Jean à raison, il n’est pas net, voire  même franchement pisseux. Ce qui remémore à Jeannot un épisode très douloureux de son existence.

Ce sont des cris qui réveillent Jeannot cette nuit-là. Papa crie fort, très fort ! Maman aussi, mais sa voix est angoissée, plaintive, alors que celle de papa est en colère. Jeannot la connaît cette voix, c’est la voix qu’il n’aime pas, celle de papa lorsqu’il a bu et que maman, ou Jeannot, l’a contrarié. Il y a d’autres bruits aussi, des bruits de chaises renversées, de vaisselle cassée et de coups sourds. Il tape fort papa. C’était son métier, à papa, de taper. Il était mineur, avant de perdre son boulot. Soudain maman pousse un cri terrible. Jeannot se lève en tremblant sans allumer la lumière, habillé de son maillot de corps et de son slip. Il cherche la porte à tâtons. Il entend papa appeler maman : « Marie ? Marie ? ». Jeannot trouve enfin la poignée de la porte, il progresse dans le couloir. La lumière qui filtre sous la porte de la cuisine le guide à présent. « Marie ! » hurle papa  à présent. Jeannot ouvre la porte de la cuisine : Maman est au sol, dans une mare de sang. Papa se tient au dessus d’elle, le visage dans les mains, les épaules secouées de sanglot. Jeannot avise un gros couteau posé sur la table de la cuisine et s’en empare. Il s’approche de papa et maman. Soudain son père se retourne :

« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »

L’émotion saisit Jeannot. Il se pisse dessus.

« Mais qu’est-ce que tu crois faire avec ce couteau au juste, hein ? Tu veux tuer ton père ? Tu crois que tu en auras le courage ? Regarde-toi, minable, tu t’es pissé dessus ! »

Son père s’est approché, il pince le sexe de Jeannot de ses gros doigts.

« Tu te prends pour un homme, mais t’as pas plus de couilles que ta conne de mère ! »

L’insulte faite à sa mère agonisante est comme un électrochoc pour Jeannot. Le poing qui tient le couteau se serre d’un coup sur le manche, le bras s’élève brutalement une fois, deux fois, trois fois. Son père tombe, d’un coup.

« Jean-Jean ? Viens-là mon petit, mon grand, mon héro. »

Les dernières paroles de sa mère résonnent encore aux oreilles de Jeannot, toujours affalé sur son canapé. Il se rappelle avoir passé trois jours seul avec ses parents morts avant qu’un voisin ne vienne s’inquiéter du sort de la famille. Enfin, non, pas seul : John l’Éclair lui a tenu compagnie. Jean-Jean n’est arrivé que plus tard,  avec les premiers émois. Jeannot prend soudainement conscience du silence du studio. John et Jean-Jean le fixent du regard, ils semblent dans l’expectative. Ils vacillent un instant, comme l’image d’une télé mal réglée.

« Grandir, c’est renoncer, p’tit. On n’existe que dans ta tête, tu le sais, non ?

-Pour une fois qu’il ne dit pas de bêtises le grand slip, tu devrais l’écouter.

- Je n’ai que vous. Je n’ai plus de parents, pas d’amis, pas d’amour.

-Mais t’as toute la vie devant toi, p’tit. Tu as encore plein de choses à découvrir, l’amour justement. Elle te plaît la p’tite Pam, non ?

-Faut dire qu’elle est rudement belle ! Et t’as vu les gros lolos qu’elle à ?

-Elle est surtout beaucoup trop belle pour moi vous voulez dire. Pourquoi est-ce qu’elle s’intéresserait à un pauvre cinglé qui parle tout seul ? Et quand bien même ça marcherait ? J’aurais trop peur … Peur qu’elle parte, peur qu’elle meure, peur qu’elle m’abandonne ! Non les gars, vous êtes tout ce que j’ai, les seuls à ne pas m’avoir laissé tomber, alors …

-Alors quoi, p‘tit ?

-Ouais, alors quoi ?

Jeannot se lève et ouvre la fenêtre qui donne sur la rue … et le trottoir :

- On se le fait ce mur du son ? »

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