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Le bateau-manne

© 2014 Philippe-Aurèle

 

Ma famille et moi vivions dans un canapé. Si je n’ai pas dit « sur un canapé » mais bien « dans un canapé », c’est que ma famille et moi sommes des lérots, sans « B », j’insiste. D’après le dernier dictionnaire que nous avons dévoré, nous, les lérots, serions des « mammifères rongeurs de la famille des Gliridae, du genre Eliomys ». Avec ça vous voilà bien avancés. C’est bien la peine de vous prétendre supérieurs, vous les humains ! Aussi permettez-moi de vous présenter un lérot à la mode de chez nous :

Quinze centimètres de rongeur du bout du museau à la base de la queue et autant de centimètres pour la queue, de grandes oreilles rondes et des moustaches en veux-tu, en voilà. Par là-dessus je pose un pelage tricolore, blanc dessous et brun dessus, avec des touches de noir sur le bout de la queue et autour des yeux ; ce qui nous vaut, dans votre imagination peu fertile, le surnom de « bandits ». Je colle un coup d’incisives au premier qui m’appelle Zorro.

 

Car mon nom est, autant que vous le sachiez, Pêché-Mignon de l’Ottomane. Il a pour origine mon penchant avéré pour les pêches et parce que je suis plutôt bien fait de ma personne, n’en déplaise à ma modestie. L’Ottomane, quant à elle, tient à mon lieu de résidence : Toujours selon le même dico dont nous nous étions délectés, une ottomane est « un canapé ovale en corbeille, apparu au XVIIIe siècle sous l'époque Louis XV, dont les deux bras latéraux en demi-cercle se prolongent au niveau du dossier par une belle courbe arrondie et enveloppante ».

 

Mon père, Grand-Fauve de l’Ottomane, pour son gabarit et la couleur de sa robe, avait découvert ce canapé abandonné dans une remise qui ne l’était pas moins. Il avait fallu obtenir l’accord de ma mère, cela va sans dire. Il faut dire que ma mère s’appelle Dent-Dure de l’Ottomane et que c’est un nom qu’elle n’a pas usurpé, au propre comme au figuré, croyez-moi sur parole ! Elle avait toutefois trouvé très seyant le velours doré dudit canapé, aussi avions-nous emménagé aussitôt dans le giron du coussin de l’assise. Ma présentation ne serait pas complète si je ne parlais pas de ma petite soeur, Petite-Perle de l’Ottomane, une très jolie petite lérote d’un gris-brun clair aux reflets nacrés. Elle tient sa petite taille de ma mère, tandis qu’en ce qui me concerne je promets de devenir aussi grand que mon père. Mon nom pourrait alors bien évoluer en Grand-Pêché de l’Ottomane. Mère, qui ne rate jamais une occasion de mériter son nom, prétend que si je continue à manger autant je risque plutôt de m’appeler Gros-Péché de l’Ottomane … N’importe quoi !

 

Mais je parle, je parle, et je n’ai toujours pas commencé à vous narrez notre aventure : Celle-ci commence en plein milieu d’une chaude journée d’été, alors que nous dormions tous comme … des loirs ! Il faut dire que nos mœurs sont essentiellement nocturnes et que la sieste reste d’assez loin notre passe-temps préféré, après le casse-croute. Des hommes ont investi notre remise et ont été sans égards pour notre sommeil. Et que je te claque portes et fenêtres, et que je te parle fort, et que je te déplace les meubles en les traînant au sol. Oreilles et moustaches aux aguets, le poil hérissé, nous hésitions sur la conduite à tenir : Tenter une sortie et filer ventre à terre ou rester sur place et voir venir. Père retenait mère qui serait volontiers sortie donner d’une incisive qu’elle a fort tranchante.

Nous tergiversions toujours lorsque notre logis s’est brusquement cabré, nous envoyant tous bouler les uns contre les autres. Une deuxième embardée a rétabli son horizontalité mais s’en est suivi un fort roulis, heureusement assez court, à vous donner la nausée. Vous l’aurez compris on nous déménageait manu militari, notre ottomane placée dans un van, terminus l’inconnu. A peine avons-nous eu le temps de penser à nous enfuir qu’un coffre a été placé sur l’ottomane, nous coupant toute retraite et nous comprimant fortement. Je me rappelle alors avoir distinctement entendu cette phrase :

 

« On ne va quand même pas faire des kilomètres jusqu’à la déchetterie pour ces vieilleries, allez, plouf, dans l’Oise ! »

 

Non, mais non ! Je suis un lérot, moi, un rat-bayard si vous le voulez, voire braillard en ce moment, mais pas un ragondin ni un rat d’eau ! Vous croyez qu’on m’aurait écouté ? Que nenni ! A la une, à la deux, à la trois, l’ottomane vole, assez brièvement je dois dire, au-dessus de la margelle du pont et vogue la galère ! Mère a crié :

 

« De l’eau ! On coule ! Que les rats quittent le navire ! »

 

De fait de l’eau s’infiltrait d’un peu partout. Mère a filé par la sortie tandis que père attrapait ma sœur Petite-Perle par la peau du cou avant de la suivre. Je ne demandais pas mon reste et leur ai filé le train. Ne croyez pas pourtant que quitter l’ottomane m’enchantait : C’était un coup à retourner vivre dans un chêne et, croyez-le ou non, là où il y a du chêne, il n’y a pas de plaisir … C’est très dur et inconfortable, dix étages et pas d’ascenseur, sans parler des voisines, bavardes comme des pies. La campagne, moi, ça fait longtemps que ça ne me gagne plus. Et puis c’était aussi prendre le risque d’être rebaptisé Pêché-Mignon du Gland et je n’y tenais pas plus que ça.

 

Une fois revenus à l’air libre, l’étendue du problème s’est offerte à nous. Comme aurait dit votre président de Mac Mahon en découvrant les inondations de la Garonne : « Que d’eau ! Que d’eau ! ». Vous ne croyez pas que nos ratnappeurs auraient pu nous jeter dans une clairière ou du moins en bordure de rivière ? Mais non, il a fallu qu’ils nous envoient faire le grand plongeon au beau milieu de l’Oise ! Ce n’est pas que les lérots ne savent pas nager mais quand ils peuvent l’éviter, ils ne s’en privent pas. Et de fait notre ottomane flottait ! « Bateaumane » devrais-je dire car l’otto avait sérieusement quitté la route, voire « bateau-manne » car, outre qu’il nous permettait de fendre les flots, il contenait aussi nos provisions, sans même parler du rembourrage des coussins qui pouvait servir de déjeuner d’appoint, une manne providentielle et miraculeuse, ce n’est pas Mickey Moïse qui me contredira.

 

Il nous a fallu un peu de temps pour retrouver notre sang-froid. L’émotion passée, nous avons envisagé différentes solutions. Finalement, notre bateau-manne semblant naviguer paisiblement, nous avons pris la décision de rester à bord et d’attendre que notre nef regagne le rivage d’elle-même. Du coup nous avons pioché un peu dans nos réserves avant de retourner nous coucher. Quand nous nous sommes réveillés, la nuit était tombée.

 

Père était grimpé sur le dossier et son attention semblait fixée sur un point derrière nous. Un ronronnement très puissant saturait l’air. J’ai entrepris l’ascension à mon tour afin de savoir ce qui le captivait. C’est alors qu’il a crié :

 

« Accrochez-vous, ça va secouer ! »

 

Mais avant que j’aie eu le temps d’agripper quoi que ce soit, notre embarcation a fait une violente embardée. J’ai été propulsé dans les airs selon une trajectoire que j’imagine gracieuse, opérant au passage de la proue de la péniche qui nous avait percutée quelques saltos arrière vrillés, me permettant de lire le nom de la dite péniche : L’Iceberg. Je ne sais pourquoi à c’est à ce moment-là qu’à retenti dans ma tête le « Plus près de toi mon Dieu », joué par l’orchestre du Titanic lors de son naufrage, selon le récit des quelques rats rescapés du naufrage.

 

Mon entrée dans l’eau s’est passée de la meilleure des manières possible, c'est-à-dire à plat ventre et bouche ouverte sur un hurlement. J’ai avalé quelques litres d’eau avant de remonter à la surface, toussant et crachant tant et plus. Je n’ai dû mon salut qu’au passage providentiel d’une planche de bois car il est très difficile de nager et de tousser en même temps. C’est alors que je me suis aperçu que le bateau-manne et moi étions passés de part et d’autre de la péniche et que la vague d’étrave nous éloignait chaque seconde un peu plus l’un de l’autre.

 

C’est à présent le « De Profundis » qui résonnait dans ma tête. J’en étais encore à me lamenter sur mon sort lorsque ma planche et moi avons touché terre. J’avais depuis longtemps perdu de vue le bateau-manne et je remontais sur la berge, mouillé et crotté, la moustache en berne et le poil piteux.

 

« Un lérot, un lérot ! »

 

Interpellé par ce cri, je recouvrais instantanément mes esprits. Je m’aperçu alors que ma dérive m’avait amenée en pleine zone de guerre. Un étourneau gisait sur le dos, vivant mais plus guère, maintenu au sol par le plus formidable croque-mitaine qu’un lérot puisse envisager : Pensez, dix-huit griffes coupantes comme des rasoirs, trente dents effilées comme autant d’aiguilles, la pupille dilatée du chasseur nocturne, des oreilles diaboliques capables de percevoir le moindre son et des vibrisses à même de percevoir les mouvements les plus furtifs, sans parler de qualités athlétiques à faire pâmer Carl Lewis, voilà le superprédateur de nos campagnes ! J’ai nommé le chat domestique.

 

Domestique, le mot prête à rire, mais je n’en menais pas large à cet instant-là. Manifestement l’étourneau, pour sauver sa peau, tentait de détourner l’attention du chat sur moi. Je savais qu’il ne fallait pas que je bouge d’un poil, il suffit d’un rien pour aiguiser l’instinct de tueur d’un chat et celui-là me paraissait déjà passablement en éveil. Je ne sais trop pourquoi j’entamais alors la complainte de Balavoine :

 

« Je ne suis pas un lérot,

Mes faux pas me collent à la peau,

Je ne suis pas un lérot,

Faut pas croire ce que dit l’étourneau !

Je ne suis pas un lérot, un lérot … »

 

 

Et tandis que le chat reprenait le refrain, le nez pointé sur les étoiles, je sautais sur ma planche, battant l’eau de mes pattes le plus vite possible pour mettre autant d’eau que possible entre le félin et moi, l’eau étant encore le plus sûr obstacle à dresser entre soi et les chats. Pagayant et surfant j’ai fini par rejoindre l’autre rive et les miens ; tout est bien qui finit bien, Pêché-Mignon du Bateau-Manne vous salue bien !

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