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Originales Origines
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Les Originales Origines de Charlées, fils de Suez


« Bonjour à tous, au sommaire de cette édition matinale : de la politique, suite à la clôture hier du conseil national de la S.F.I.O. Du sport également avec le deuxième sacre mondial de Graham Hill en Formule 1. Nous sommes le lundi 4 novembre 1968, il est huit heures du matin, bonne fête à tous les Charles ! Comme je le disais le conseil national… »

Le journaliste radio est grossièrement interrompu lorsque la main de Charlées de Suez s’abat mollement sur le réveil radio Sony Digital 24 rouge qui trône sur la table de chevet. Son forfait accompli, la main rejoint la tignasse de son commanditaire qu’elle entreprend de fourrager avec ardeur. En se redressant et tout en s’étirant, Charlées grommelle :

« Bonne fête à tous les Charles ! Et les Charlées, c’est quand leur fête ? »

Tu te demandes peut-être pourquoi, ami lecteur, tu sembles voir double lorsque surgit le prénom de notre héros ? Facétie d’un géniteur qu’il n’a jamais connu, étrangement accordée par un employé d’état-civil qui était finalement fort peu civil de son état, le prénom de Charlées s’écrit en effet avec deux « e », plutôt brouillés : Si l’un est parisien, l’autre est marseillais « avé l’acentg ». Cette malédiction initiale semble avoir marqué le petit Charlées pour la vie : Bien qu’ayant vu le jour à Beaune, il ne nait pas sous les meilleurs auspices puisqu’il est abandonné par ses parents quelques jours après sa naissance. Placé à l’orphelinat de La Charité, son prénom lui vaut rapidement la moquerie de ses camarades. Rejeté par les uns, Charlées se retourne vers ceux pour qui son prénom importe finalement peu : les animaux. Il développe rapidement une véritable empathie envers les bestioles de tout poil et de tout plumage, voire de toute écaille. Il n’a jamais été mordu, piqué, griffé de sa vie. Il monte à la capitale à seize ans et parvient à se faire embaucher au Paradis : le parc zoologique de Paris. Mais revenons à nos mouflons …

Habillé et rasé de près, déjeuner dûment ingurgité, Charlées se dirige d’un pas guilleret vers les locaux des soigneurs du zoo. Il remarque bientôt que Thérèse Yu, l’une des vétérinaires du zoo, l’attend de pied ferme. Un personnage cette Thérèse ! Des années plus tôt, diplôme de vétérinaire en poche, elle avait choisi de rejoindre l’Indochine pour s’occuper de « vrais » animaux : tigres, serpents et éléphants d’Asie n’avaient plus de secret pour elle. Elle y avait rencontré Mr Yu qu’elle avait aimé passionnément et qu’elle avait épousé sans se soucier une seconde du qu’en dira-t-on, ni de l’avis de ses parents. C’est à peine, d’ailleurs, si Mr Yu avait eu son mot à dire ! Suite à la guerre d’Indochine, Mr et Mme Yu étaient revenus en France. Grace à sa connaissance des animaux exotiques, Mme Yu avait facilement trouvé un emploi au zoo. Charlées et Mme Yu ont un petit passif que cette dernière, forte de son statut supérieur de vétérinaire, ne manque jamais de lui remettre en mémoire : l’incident était survenu dès l’arrivée de Charlées au zoo. Quand on lui avait demandé quelles étaient ses qualifications, il avait affirmé pouvoir maîtriser n’importe quel animal.

« Très bien ! » avait ricané Mme Yu « Ramène-moi le lion Némée, je dois lui faire des soins ».

Ni une ni deux, Charlées était parti à la rencontre de Némée. Le lion s’était planté une épine dans le pied et présentait depuis un caractère épouvantable. Aucun des soigneurs n’osait entrer dans sa cage et même les plus puissants somnifères, administrés par un fusil à fléchettes, n’avaient eu raison de lui. L’idée du moment était que quelqu’un entre par l’une des entrées de sa cage et le contraigne à rejoindre l’autre sortie, menant sur un petit réduit, où l’on arriverait bien à le maîtriser, voire à l’assommer. Les premières tentatives s’étaient soldées par des échecs cuisants et quelques blessures parmi les soigneurs. Charlées demanda à ce qu’on ferme la deuxième sortie et entra dans l’enclos sans aucune protection. Inquiets de sa sécurité, les soigneurs avaient sorti les fusils à balles réelles pour faire face à toute éventualité. Charlées avait parlé au lion, lui avait expliqué qu’on allait lui retirer l’épine de la patte et l’avait caressé entre les deux oreilles. Némée, calmé, l’avait suivi en boitillant jusqu’à la salle d’opération. A la vue du fauve, libre de toute entrave et bien éveillé, Mme Yu avait eu la peur de sa vie, ce qui avait bien fait rigoler tout le personnel du parc. Elle menait depuis la vie dure à Charlées : elle lui avait par exemple demandé de débarrasser le bassin du zoo des hydres qui y pullulaient, de partir seul à la poursuite d’une biche qui s’était échappée de son enclos, de lui ramener un sanglier au caractère de cochon, ou encore de nettoyer les écuries des zèbres qu’Augier, un soigneur qui n’était pas un as, avait « oublié » de récurer depuis plusieurs mois. Charlées se demande donc avec un peu d’appréhension ce que Thérèse manigance …

« Charlées, quelqu’un vous attend à l’accueil, une certaine Eilish Heyt. »

En dirigeant vers l’accueil, Charlées a beau retourner ce nom dans sa tête, il ne se souvient pas  connaitre quelque Eilish que ce soit, fut-elle Heyt, Seven ou Six. Et pourtant une jeune femme, vêtue d’une ample robe verte, l’attend bien à l’accueil. Charlées l’observe tandis qu’il s’approche d’elle : Sa chevelure est d’un cuivre éclatant, son visage est constellé de tâches de rousseur et ses yeux sont d’un vert d’émeraude. Lorsqu’elle l’aperçoit à son tour, un sourire illumine son visage, révélant des dents blanches que mettent encore en valeur des lèvres vermillon.

« Charlées de Suez ? demande-t-elle. On peut se parler un instant ?

-      C’est que … Je travaille !

-      J’ai vu ton directeur, Monsieur Nouvel, qui m’a autorisée à te rapter pour la matinée.

-      Mais enfin, que me voulez-vous ?

-      Il se trouve que je suis ta demi-sœur. Ta demi-sœur jumelle pour être précise ! »

Charlées est interloqué. Eilish reprend :

« Laisse-moi te raconter notre histoire. Tu verras, elle n’est pas piquée des hannetons ! Maman, Clémence Demansay, vivait à Beaune. Elle était la fille d’un vigneron aisé, elle était jeune et très jolie ; elle l’est toujours d’ailleurs. Un jour, un négociant Irlandais est arrivé sur le domaine. Il était jeune lui aussi, bien fait de sa personne, et s’appelait Máirtín Heyt. Il a depuis acquis le domaine viticole de Tryphon et se fait maintenant appeler Máirtín Heyt de Tryphon ! Il a essayé de le faire officialiser, mais le juge s’y est opposé, Dieu merci ! Ils se sont fiancés en fin d’année 39 et devaient se marier l’année suivante, mais la guerre en a décidé autrement. Pendant la débâcle de mai et juin 1940, les huit frères de maman sont morts, tués par les allemands. Du coup maman a dit à papa :

« File en Angleterre combattre les boches. Ne revient que lorsque tu les auras renvoyés chez eux ! »

Papa s’est engagé dans la RAF et il a combattu les boches. Son escadrille était commandée par le Colonel Pol-Emyl de Suez, un aventurier dont personne n’a jamais su d’où il venait. Après la guerre, quand papa ne parlait pas du Colonel comme d’un cochon ou d’autres noms d’oiseaux, il disait de lui qu’il volait comme un aigle et que le feu de ses mitrailleuses était comme la foudre divine. Personne ne lui résistait dans les airs. Le colonel marquait chacune de ses victoires d’un « é » sur la carlingue de son avion, comme l’initiale d’ « éclair », disait-il. Papa et lui sont devenus très amis : papa lui parlait souvent de maman et lui a montré les quelques photos dont il disposait. Leur amitié s’est gâtée à la libération de Beaune, le 8 septembre 44 …

Quand papa a appris que Beaune était libérée, il a voulu prendre son avion pour rendre visite à maman. Tu penses comme il avait hâte, ça faisait plus de 4 ans qu’il ne l’avait pas vue ! Mais le Colonel l’en a empêché : il lui a dit que ça chauffait encore et qu’ils iraient ensemble le lendemain matin. Sauf que le Colonel a pris son avion pendant la nuit et qu’il s’est posé dans un champ près de là où maman habitait. A la faveur de l’obscurité, grâce à tout ce que papa lui avait dit et en raison des 4 années d’absence, il a réussi à se faire passer pour son fiancé. A priori c’est la nuit pendant laquelle tu as été conçu. Au petit matin, il est reparti avant que maman ne se réveille. On ne l’a plus jamais revu, pas plus qu’on a retrouvé son avion.

Ce matin-là, tu penses comme papa trépignait ! Personne ne savait où était passé le Colonel et il a hésité un peu avant de prendre l’air. Mais à 10 heures zéro zéro, son Spitfire et lui étaient en vol pour la France. Lui aussi s’est posé dans un champ et il a rejoint maman à son tour. Inutile de te dire qu’il a été plutôt surpris que maman l’accueille comme s’il l’avait quitté la veille. Ça ne les a pas empêché de remettre le couvert et c’est à ce moment-là que, moi, j’ai été conçue. Je pense que l’histoire aurait pu en rester là, mais c’est à ta naissance que le cours de ta vie a vraiment basculé.

Déjà l’accouchement a été vraiment très long : Tu penses, près d’une semaine de travail ! Maman a failli y passer, les médecins n’en revenaient pas. C’était un peu comme si une puissance divine s’opposait à ce que nous naissions. Bref, tu es finalement né le 14 juillet, pour la Saint Élisée et moi le lendemain. Nous sommes jumeau-jumelle, nés sous le signe des gémeaux, amusant, non ? C’est le 16, quand papa, remis de ses émotions, a voulu nous déclarer tous les deux à l’état-civil qu’il y a eu comme un coup de tonnerre : Quelqu’un avait déjà revendiqué ta paternité ! Tu t’appelais Charlées de Suez : De Suez, comme Pol-Emyl, Charlées avec un « é » en trop, comme le signe d’une victoire du Colonel ! Je crois que papa a failli vous tuer sur le champ, maman et toi. Maman a eu beau protester de son innocence et de la tienne, papa n’en a pas démordu et t’a fait placer à l’orphelinat de la Charité. Papa a tenu à me donner un nom irlandais, comme le sien, pour bien marquer le territoire, je dirais. Maman a tenu à ce qu’on me baptise d’un second prénom : Peace. Je crois que papa a fini par t’oublier, mais pas maman. Elle m’a parlé de toi il y a peu et j’ai décidé de partir à ta recherche. Et me voila ! Qu’est-ce que tu en penses ? » conclut Eilish.

A dire vrai, Charlées est plutôt catastrophé. Il se croyait orphelin et le voilà maintenant affublé d’un père qui a toutes les caractéristiques d’un vrai sa…goin, pour rester poli. Sa mère, abusée, l’a abandonné, sous la contrainte de son beau-père qui lui en veut à mort, il est vrai. Et pour une fois qu’une jolie fille s’intéresse à lui autrement qu’à la manière de Thérèse Yu, il faut que ce soit sa demi-sœur ! La vie est vraiment trop injuste. Là-dessus, Thérèse refait justement son apparition :

« Dis donc, Charlées, tu crois qu’on te paye pour compter fleurette ? Il faudrait que tu me chasses ces échassiers couleur d’airain qui pillent notre bassin. Et puis Minos, le buffle, fait encore des siennes, il faudrait vraiment songer à le dompter celui-là ! Il y a aussi deux Hippos femelles qui se sont échappées, tu me feras le plaisir de les ramener dans leur enclos. Tant que j’y pense, un certain Hyppolite a fait tomber son écharpe dans la fosse des chevaux de Przewalski, il faudrait que tu ailles la chercher. Quand tu auras le temps, tu appelleras Gaynor Lee Gent, à propos des bisons qu’on lui a achetés, et tu lui diras qu’il nous les expédie dare-dare. Ah oui ! On manque de pommes d’amour à la boutique, il faudrait que tu ailles en chercher à la réserve. Quant au trio infernal des jeunes loups, il continue à semer la terreur dans la meute, ce serait bien que tu les enchaînes ! »

Thérèse a lâché ses ordres sans même prendre le temps d’une respiration et, avant que Charlées ou Eilish aient eu le temps d’objecter quoi que ce soit, elle a tourné les talons et disparu dans le couloir. Charlées se tourne, gêné, vers sa demi-sœur :

« Bon, bin, il faut que j’y aille.

Tu permets que je t’accompagne ? J’ai très envie de mieux te connaître ! Tu vas vraiment réussir à faire tout ça ? T’as tout d’un super-héros, toi ! »

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