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Licence Poétique
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Licence poétique

© 2015 Philippe-Aurèle

 

Victor-Marie de Latourg-Maubourg répond de manière mécanique aux saluts des matelots qu’il croise dans les coursives du vaisseau spatial de l’Empire Français, le VSEF Kirunge Cha Nyiragongo. L’énergie qui émane de lui occulte complètement sa stature moyenne. Une calvitie naissante et quelques cheveux gris trahissent un homme en pleine maturité, tandis que le regard décidé de ses yeux marron respire une autorité encore renforcée par les insignes de Capitaine de Frégate qui ornent ses manches et ses épaulettes. Il passe l’écoutille de l’immense cale composant les quartiers du dragon qui a donné son nom au croiseur spatial du premier Empire.

« Mes respects, Kirunge. »

Le grand dragon reste silencieux, les yeux rivés vers les étoiles qui transparaissent au travers des trente centimètres de plastoblindage qui le séparent du vide spatial. Victor-Marie contemple les écailles rouges, caresse du regard les grandes plumes de la collerette, qui font de Kirunge une représentation vivante de Quetzalcóatl, l’antique Dieu toltèque. La respiration du reptile extra-terrestre, d’habitude si régulière, est désordonnée.

Un mouvement rapide attire l’attention du Capitaine. Un lézard volant vient de s’élancer d’une poutrelle, les ailes déployées, le corps ondulant. Écailles et plumes d’émeraude, de saphir et de rubis rutilent sous le feu des projecteurs du hangar. Lui aussi arbore une collerette de plumes, ce qui vaut aux dragons de son âge le surnom de quetzard ; celui de quetzal, étant dévolu aux dragons matures, tel Kirunge. Il s’agit pourtant d’une seule et même espèce, le Capitaine s’ébahit une fois de plus à cette idée : penser que Vif-Argent, avec son mètre cinquante, puisse un jour atteindre les soixante mètres de Kirunge est proprement sidérant. Les quetzals prennent leur temps pour parvenir à leur taille adulte, près de dix ou quinze mille ans. Kirunge et les autres membres de sa race sont arrivés sur Terre il y a soixante-cinq mille ans. Pour autant qu’on le sache, ils étaient déjà adultes lors de leur crash dans la péninsule du Yucatán ; ils pourraient donc être âgés de près de cent mille ans ! Et leur longévité n’est pas la moindre des surprises réservée par leur découverte …

Les pensées de Victor-Marie s’interrompent lorsque le quetzard se pose en douceur sur son épaule, à grands renforts de battements d’ailes. Le quetzard émet un petit trille de bienvenue, immédiatement suivi de sa traduction télépathique :

« Salut Victor-Marie ! Heureux de te voir. »

Bien que ce soit inutile, le Capitaine vocalise :

« Salut Vif-Argent, je suis heureux de te voir moi aussi. Prêt pour le grand saut ?

- Et comment ! Kirunge est prêt, lui aussi. »

Victor-Marie jette un œil au grand dragon immobile. Sans parler, il l’interroge par la pensée :

« Qu’est-ce qui t’agite à ce point, Kirunge ? Est-ce de devoir creuser ton premier trou de ver depuis des millénaires ? »

Seul le silence lui répond. Vif-Argent interroge l’humain par télépathie :

« Tu sais que les grands dragons ne vous parlent pas, Victor-Marie. Pourquoi t’échines-tu à l’interroger directement ? Veux-tu que je relaye ta question ?

- Il me parlera un jour, Vif-Argent, quand j’aurais gagné sa confiance. »

Le quetzard émet un trille de doute. Victor-Marie lui retourne une pensée faussement fâchée, que dément la lueur d’amusement dans son œil.

« Tu remets en cause les capacités de ton Capitaine, quetzard ? »

Le petit dragon se fige dans une parodie de garde-à-vous, collerette gonflée, et déclame silencieusement :

« Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Lève-toi et entends les clo­ches ;

Lève-toi — c’est pour toi le drapeau hissé — pour toi le clai­ron vibrant,

Pour toi bouquets et couronnes enrubannés — pour toi les rives noires de monde,

Toi qu’appelle leur masse mouvante aux faces ardentes tournées vers toi ; »

- Bien dit, répond Victor-Marie dans un éclat de rire, mais crois-tu que j’ignore la suite du poème de Walt Whitman, tout américain qu’il soit ?

« Tiens, Capitaine ! Père chéri !

Je passe mon bras sous ta tête !

C’est quelque rêve que sur le pont,

Tu es étendu mort et glacé. »

- C’est ce qui peut arriver aux capitaines trop effrontés qui ignorent le danger des grands dragons, trompette le quetzard. 

- Je ne l’ignore pas, Vif-Argent, je ne l’ignore pas. Et si nous allions nous promener sur le pont d’envol ? »

Le quetzard répond d’un trille enthousiaste et le duo quitte les quartiers du grand dragon, non sans l’avoir salué respectueusement.

Le pont d’envol du VSEF Kirunge Cha Nyiragongo ressemble à un immense tunnel dont les deux extrémités donnent toutes deux directement sur l’espace. L’air reste confiné à l’intérieur du vaisseau grâce à une double membrane en plasmagnétique, à peine visible. Le plasmagnétique fait partie de l’apport draconique à l’effort de guerre du premier Empire Français. Après la déroute des russes à la bataille de Taroutino, puis la chute de Saint-Pétersbourg et la reddition du Tsar peu de temps après, le premier Empire de Napoléon Bonaparte a volé de victoire en victoire en Europe. Après une longue valse-hésitation, l’Autriche s’est rangée définitivement du côté français, ce qui a mis à mal la coalition de l’Angleterre, de la Prusse et de la Suède. Les forces françaises, polonaises et autrichiennes sont rapidement venues à bout de la Prusse, même si des poches de guérilla ont encore longtemps flambé ici et là, les principales en 1870, entre 1914 et 1918 et surtout entre 1939 et 1945. La Finlande, qui a obtenu son indépendance grâce à la France, maintient la pression sur la Suède, tandis que les troupes de Napoléon boutent les anglais hors d’Espagne et du Portugal. Seule la suprématie maritime de la Grande-Bretagne maintient celle-ci à flots.  A la mort de l’Empereur, l’Aiglon, son fils, prend sa succession, avant de mourir à son tour onze ans plus tard. Son oncle Louis-Napoléon Bonaparte assure alors sa relève sous le nom de Napoléon III. Sous son règne une expédition essentiellement militaire, mais également scientifique, est organisée au Mexique. C’est dans ce cadre que des explorateurs français mettent à jour le premier œuf de dragon au sein de la pyramide de Tula en 1865.

Un chasseur-bombardier Aigle IV se présente à l’appontage alors que Victor-Marie et Vif-Argent arrivent sur le pont. L’appareil franchit successivement les deux membranes de plasmagnétique qui émettent chacune à leur tour le sifflement caractéristique de l’air qui s’échappe avant que la membrane ne se reforme en quelques secondes. L’aigle utilise plusieurs champs magnétiques contraires pour maintenir sa suspension au-dessus du pont tout en freinant. Il rejoint finalement un ascenseur pour gagner son hangar. L’humain et le quetzard contemplent la manœuvre en silence.

« Notre capacité télépathique est très limitée, Vif-Argent, mais je sais que quelque chose perturbe Kirunge. Est-ce lié à l’appréhension de devoir creuser son premier trou de ver dans la quatrième dimension depuis soixante-cinq mille ans ?

- Je sais au plus profond de moi que creuser un trou de ver dans l’espace-temps pour voyager plus vite que la lumière sera pour moi aussi évident que de respirer. Je ne peux pas croire que cela puisse inquiéter Kirunge. Mais j’en sais si peu … Si les grands dragons acceptent de nous parler, Victor-Marie, ils ne nous disent rien de nos origines, ni des circonstances de notre arrivée sur Terre. Il y a là un grand mystère et un grand danger que tous les quetzards ressentent. Les grands dragons nous considèrent comme des enfants, ce que nous sommes : nous n’avons que trois cent ans d’existence ! Ce n’est qu’un grain de sable un sein d’un immense sablier à l’échelle du temps des Quetzals. C’est aussi la raison pour laquelle les grands dragons ignorent les requêtes des humains ; votre durée de vie ne joue pas en votre faveur. Ils ont à peine le temps de prendre conscience de votre présence que vous êtes déjà mort ! Pense que leur petite sieste, qui a précipité la fin de l’empire toltèque, a duré près de mille ans ! Nous, les quetzards, n’auront droit à la vérité que dans dix à quinze mille ans, lorsque nous serons devenus adultes. »

Le quetzard marque une pause, que le capitaine de Latour-Maubourg respecte. Il reprend :

 « Je suis inquiet, Victor-Marie. Tu sais que les grands dragons sont très divisés à propos de cette expérience. Certains s’y opposent farouchement, d’autres au contraire y sont franchement favorables. Parmi ceux-là je ressens qu’il existe deux factions aux motivations radicalement contraires, sans que je puisse savoir de quoi il retourne exactement … Kirunge me paraît être soucieux du sort des humains, mais une fois qu’il tiendra notre destin dans ses griffes, qui peut dire quelle sera son attitude ? Et quelle sera la mienne si jamais ses buts s’opposent aux vôtres ? Je ne connais de l’histoire de ma race que ce qu’elle a fait à la surface de ta planète : Quetzalcóatl a exigé des sacrifices humains, Victor-Marie, des milliers et des milliers de sacrifices !

- Comme tu l’as dit toi-même, Vif-Argent, tu n’as qu’une connaissance partielle de ton histoire. Qui peut même affirmer que les sacrifices aient été exigés par Quetzalcóatl ? L’humanité n’a pas besoin de l’autorité des dragons pour sacrifier les siens, elle en a fait la preuve à de multiples reprises au cours de son histoire. Quant à ta position en cas de conflit avec Kirunge, ce sera à toi de la définir.

- Tu le sais, Victor-Marie, nous sommes télépathes et bien plus que cela, nous sommes psychotrons, nous pouvons contrôler les esprits à distance. La plupart des humains n’y sont pas sensibles, mais moi oui. Si Kirunge m’ordonne d’agir contre ma volonté, je n’ai aucun moyen de savoir si je serais capable d’y résister.

- Tu as été soumis à des tests de résistance psychotronique ; nul autre quetzard n’est parvenu à te contrôler.

- Mais quelle résistance un quetzard peut-il opposer à un quetzal ?

- Inutile de faire des plans sur la comète, Vif-Argent. Il n’y a rien que toi et moi puissions faire face à cette menace qui n’est même pas avérée. L’état-major et l’entourage de l’Empereur ont soupesé les risques. Ils ont investi énormément de temps, de ressources et d’argent dans ce projet, malgré le conflit qui nous oppose toujours à l’Angleterre et à ses alliés, sur Terre comme dans le système solaire. On nous a ordonné de réaliser cette expérience et, par Dieu, nous allons la mener au bout ! Tu verras, tout se passera bien.

- Le ciel t’entende, Victor-Marie, le ciel t’entende … »

L’humain laisse le silence s’installer. Le quetzard reste un temps sans bouger, puis finit par s’ébrouer, secouant sa collerette à la manière d’un lion secouant sa crinière. Le Capitaine reprend :

« Allez, il est temps de se préparer ! Rends-toi sur la passerelle de commandement, Vif-Argent, et transmets à mon second mon ordre de sonner le branle-bas. Je vous rejoins dans un instant, j’ai un petit message à faire passer à Kirunge. »

Le quetzard jette un coup d’œil perçant à l’humain dont l’esprit reste impénétrable. Il volette un instant, indécis, avant de lâcher un trille de frustration et de prendre la direction de la passerelle. Le Capitaine remonte les coursives, tout en se perdant dans ses pensées. Même s’il aime à se dire qu’il ne doit sa position actuelle qu’à ses seuls mérites, il sait que son nom a grandement facilité sa carrière et qu’il lui doit probablement son poste de commandement sur le premier vaisseau spatial PRL - plus rapide que la lumière. L’Empereur Jean-Christophe Napoléon VII n’aurait certes pas confié ce commandement à un incompétent, mais de tous les hommes à même d’occuper ce poste, il est le seul dont un ancêtre a probablement sauvé le Premier Empire. Il franchit de nouveau l’écoutille des quartiers du quetzal.

« Mes respects, Kirunge. Je sais que tu m’entends et je pense connaître les raisons pour lesquelles les quetzals refusent de communiquer avec nous. Avant que ne commence l’expérience du trou de ver, je voulais te donner matière à réflexion : Mon ancêtre, Marie Victor Nicolas de Faÿ de Latour-Maubourg, était Général de cavalerie dans l’armée de Napoléon 1er lors de la bataille de Taroutino, le 18 octobre 1812. Son corps de cavalerie était placé en observation lorsque le Général en Chef de l’armée impériale russe, Mikhaïl Koutouzov, a commencé à faire traverser la rivière Nara à ses 100.000 hommes de troupes. Sous ses ordres, les éclaireurs cosaques du Général Platov ont pris à revers et par surprise le corps de cavalerie du Général Sébastiani qu’ils ont mis en déroute. La situation est rétablie dans un premier temps par les carabiniers du Roi de Naples, Joachim Murat. Les autres troupes françaises attendent les ordres, sauf le corps de cavalerie de mon ancêtre qui charge l’artillerie du Général russe Baggovut ; ce dernier protège le reste de l’armée de Koutouzov toujours en train de traverser la Nara.  Les canons de Baggovut tirent à bout portant sur les cavaliers mais ne parviennent pas à briser la charge. Les pertes françaises sont  effroyables et mon aïeul y perd lui-même une jambe, emportée par un boulet de canon. Une fois sur place les cavaliers massacrent les artilleurs qui prennent rapidement la fuite. Devant ce succès, les corps de cavalerie de Saint-Germain et de Nansouty chargent à leur tour l’armée de Koutouzov, provoquant un mouvement de panique chez les russes. De nombreux soldats se jettent dans la Nara gelée pour échapper à la coalition française. Les noyés sont innombrables, aucun des survivants, transis de froid, ne sera à même de combattre ce jour-là. Koutouzov perd plus de la moitié de ses hommes au cours de cette bataille, morts, invalides ou prisonniers. Il perd également presque toute son artillerie et doit renoncer à la politique de la terre brûlée qu’il avait mené avec succès jusque-là, faute d’effectifs et de temps pour la pratiquer. Après ce revers majeur, le Tsar Alexandre signe sa reddition quelques mois plus tard. L’Empereur Napoléon 1er a par la suite indiqué qu’il s’apprêtait à faire retraite en plein hiver russe avant que cette victoire décisive ne vienne bouleverser ses plans. Qui sait ensuite ce qui serait advenu de notre Empire ? Si je te raconte cette histoire, Kirunge, ce n’est pas pour me vanter d’un exploit dans lequel je n’ai pris aucune part ; mais pour te rappeler que, dans certaines circonstances, la réactivité est supérieure au respect des conventions. Si l’expérience devait mal tourner, Kirunge, je suis persuadé que tu seras le premier, et probablement le seul, à t’en rendre compte. Le cas échéant, je te serais obligé de bien vouloir m’en faire part le plus rapidement possible. Cela pourrait sauver bien des vies, Kirunge, dont la tienne. »

Seul le silence répond à Victor-Marie. Pourtant, après un temps que le Capitaine juge très long, le dragon semble esquisser un hochement de tête. Le Capitaine prend alors conscience que les haut-parleurs du bord diffusent le branle-bas. Il salue le quetzal et rejoint la passerelle.

***

A dire vrai l’Aspirant Édouard-Bruno de la Hue, de son vrai nom Sir Edward, Knight of Blackburn, n’a aucune envie d’errer comme il le fait dans les plus sombres entrailles du vaisseau français. Mais à vrai dire son employeur, les services secrets de Sa Majesté le Roi William, lui laisse rarement voix au chapitre. Sir Edward est taillé pour l’emploi avec son physique passe-partout. Les personnes interrogées le décrivent de taille moyenne à plutôt grande, avec des cheveux blonds ou bruns tirant sur le châtain, des yeux verts ou marron sans éclats, un nez ni court ni long et une bouche ni petite ni grande, sans signe distinctif ni trait de caractère saillant. L’angoisse marque pourtant le visage d’habitude si lisse de l’espion. Il est d’autant plus inquiet que cette réunion, dans un territoire aussi confiné que l’est celui d’un vaisseau spatial, brise à peu près toutes les consignes de sécurité d’une mission de renseignement. La réunion est donc de la plus haute importance … ou alors il a été démasqué et il est actuellement en train de se conduire lui-même à l’abattoir. Si seulement les sirènes du branle-bas voulaient bien cesser de hurler ! Édouard-Bruno respecte cependant scrupuleusement les règles de sécurité en évitant de se rendre directement au point de rendez-vous et en revenant régulièrement sur ses pas afin de déjouer toute tentative de filature. En approchant du point de rendez-vous il reconnaît les effluves d’une cigarette électronique. Le parfum est « Corsaire Noir » à l’odeur musquée, comme convenu. Suivant les consignes d’identification, il entame la conversation sur ce thème :

« Excusez-moi, vous n’auriez pas une recharge à me prêter ? Je vous la revaudrais !

- Cela dépend, répond son interlocuteur du tac-au-tac. Vous aimez quel parfum ?

- Lotus pourpre.

- Désolé, je n’ai plus que du noir. »

L’interlocuteur d’Édouard-Bruno sort de l’ombre, le visage basané et la taille fine, le cheveu et l’allure tout en noirceur. Quand il reconnait l’Enseigne de Vaisseau Miguel Velazquez, Édouard-Bruno marque un temps d’arrêt. Miguel Velazquez… Le subordonné direct de la maîtresse de l’Aspirant, le Lieutenant de Vaisseau Louise Michel. Un demi-sourire éclaire fugitivement le sombre visage de Velazquez.

« Il sait ! » pense Édouard-Bruno.

Les deux hommes n’ont pas le temps de poursuivre l’échange car des pas se font entendre dans la coursive. Un Contremaître artilleur apparaît, plus large que haut, le visage balafré et mauvais. D’un index impérieux mais fugitif il enjoint aux deux hommes de se taire et poursuit sa route. Les deux hommes en sont encore à échanger un regard d’incompréhension quand de nouveaux pas se font entendre. Un Premier Maître, artilleur lui aussi, sort à son tour de l’ombre. Il salue les deux officiers, semble vouloir poursuivre son chemin, puis se ravise :

« Excusez-moi, Lieutenants … »

Le Premier Maître n’a pas le temps de finir sa phrase qu’une main puissante lui bâillonne la bouche. Il reçoit manifestement un coup douloureux dans le dos car il se cambre et pousse un cri étouffé avant que ses yeux ne se voilent et que son corps ne s’affaisse mollement. En accompagnant le corps au sol, le balafré retire le poignard qu’il a fiché entre deux vertèbres du Premier Maître.

« I told ya I’d get ya one day or another, son of a bitch! [1] » énonce le Contremaître pour toute oraison funèbre.

« Pas en anglais ! » siffle l’Enseigne Velazquez !

L’Aspirant de la Hue peine à analyser ce qui vient de se passer. Finalement son professionnalisme reprend le dessus.

« Excusez-moi, vous n’auriez pas une recharge à me prêter ? Je vous la revaudrais, demande-t-il ?

- Il est avec nous, répond Velazquez. Bon sang, Rob, tu ne pouvais pas faire gaffe aux filatures ? »

Le Contremaître Rob réprime très mal un méchant sourire. Les yeux de Velazquez s’écarquillent :

« Putain, tu l’as fait exprès ! C’est plus fort que toi, faut toujours que tu traînes une piste de sang derrière toi …

- Ça faisait un  moment que ce connard me cherchait, répond le Contremaître, un rictus aux lèvres.

- Tu peux compromettre toute la mission avec tes conneries ! Encore que … T’as du bol, je viens de recevoir de nouveaux ordres. Il n’est plus question que d’observation maintenant. On active également le plan B : il faut aussi qu’on détruise ce maudit rafiot ; après l’expérience s’entend, c’est pour ça que je vous ai fait venir. Au moment où je le jugerais bon, je ferais émettre un signal bien particulier sur le circuit de communication général ; le mot « GO » en morse : d’abord le « G », long, long, court, puis, plus tard, le « O », long, long, long. A la fin de ce signal, toi, Rob, tu lanceras la procédure de sabotage. Quant à toi Ed, tu récupères toutes nos observations où tu sais et tu files te positionner à côté d’une capsule de sauvetage. Si je dois interrompre la procédure, ce sera en diffusant la lettre « S », toujours en morse : court, court, court. C’est clair pour tout le monde ? »

L’Aspirant de la Hue entend le Contremaître grommeler ce qui peut passer pour un acquiescement avant de hocher la tête à son tour, la bouche sèche. L’Enseigne Velazquez reprend :

« Alors on est parti ! Soyez à l’affût du signal. Rob, tu te débarrasses du corps et tu fais en sorte que personne ne le trouve avant que le navire ne saute. On se sépare maintenant et si tout va bien on ne se revoit que de retour au pays. »

Tout en regagnant en toute hâte son poste, l’Aspirant Édouard-Bruno oscille entre l’hébétude et le surrégime. L’annonce du changement radical de la mission et le meurtre l’ont assommé mais les visages de tous ceux qu’il apprécie sur le vaisseau défilent en boucle devant ses yeux, à commencer par celui du Lieutenant de Vaisseau Louise Michel et ses tâches de rousseur, sa chevelure blonde et soyeuse, ses lèvres charnues. L’espion pourrait passer des heures à évoquer l’anatomie de sa conquête. La guerre du renseignement militaire est une guerre feutrée et impersonnelle la plupart du temps. Ceux qu’on envoie à la mort sont des êtres de papier et d’encre, des noms sans visage, des numéros d’unités. Il s’agit de tout autre chose à présent. Lorsqu’il atteint son poste au sein de la console tactique de l’état-major, Édouard-Bruno ne peut s’empêcher de jeter un œil à celle des communications où règne Louise Michel, le Lieutenant de son cœur. Debout face à sa console, elle y prend appui et cambre ses reins. La posture met en avant sa poitrine généreuse, sa croupe rebondie et ses longues jambes, malgré le port d’une tenue pressurisée peu seyante. Elle est complètement absorbée par sa tâche, probablement en communication avec les unités de la flotte qui accompagnent le VSEF Kirunge jusqu’à son point de saut, suffisamment loin des puits gravifiques du système solaire. Cette femme le rend dingue ! Il n’a connu une telle fusion physique, intellectuelle et spirituelle avec aucune autre femme. Pour la première fois il se demande si sa loyauté n’irait pas plus vers Louise qu’envers son souverain et sa patrie… une idée complètement inenvisageable il y a encore peu. Sur ces entrefaites Velazquez arrive à son poste en marmonnant une vague excuse. Il jette un regard interrogateur à Édouard-Bruno qui détourne le sien pour le reporter sur sa console. Il envisage de dénoncer Velazquez et cette ordure de Rob, mais écarte tout aussitôt cette possibilité. Les deux ne manqueraient pas de le dénoncer à leur tour et Édouard-Bruno connait le sort réservé aux espions : au mieux le peloton d’exécution, au pire la torture… puis le peloton.

L’Aspirant parvient à rester suffisamment connecté à la réalité de ce qui l’entoure pour entendre le Lieutenant de Vaisseau Marek Wisniewski poser la question rituelle :

« Quel est notre cap, Capitaine ?

- La seconde étoile à droite, et puis tout droit jusqu’au matin.

- Pardon, Capitaine ? »

Le visage, déjà plutôt juvénile, du polonais, blond aux yeux bleus comme il se doit, rajeunit encore, les joues rougies par l’embarras.

« Licence poétique, Lieutenant, répond le Capitaine dans un sourire. »

Édouard-Bruno voit son supérieur, le colossal et sémillant Lieutenant de Vaisseau Maximilian von Teschen, aux cheveux châtain clair soigneusement sculptés, se pencher vers sa voisine, la très jolie et petite Second Maître Alexandrina Delacruz, pour lui murmurer :

« Ce ne serait pas une Licence IV, plutôt ? »

La Second Maître réprime un sourire, mais ses yeux noirs brillent de joie. Le remord assaille à nouveau l’Aspirant de la Hue.

Le jeune officier astrogateur revient à la charge :

« Capitaine, excusez-moi d’insister, quel est notre cap ?

- Je ne suis plus le seul maître à bord après Dieu, Lieutenant. Je dois partager cet honneur et cette charge avec le noble Kirunge Cha Nyiragongo. Lui seul sait pour l’instant ce qu’il convient de faire, les routes que nous pouvons emprunter et celles que nous devons éviter. Quetzard Vif-Argent, veuillez demander au quetzal Kirunge de creuser un trou de ver vers la destination de son choix à la fin du décompte. »

Le quetzard lance un trille de confirmation. Le Capitaine continue de distribuer ses instructions :

« Lieutenant von Teschen, veuillez lancer un compte à rebours de trente secondes, s’il vous plaît. Lieutenant Michel, demandez à notre escorte de vérifier qu’elle est bien positionnée selon la distance de sécurité à notre point de saut. Lieutenant Wisniewski, vérifiez que l’escorte fait bien ce qu’on lui demande de faire et que tous nos systèmes d’astrogation sont opérationnels et prêts à enregistrer notre saut. »

Les Lieutenants accusent réception de leurs ordres chacun à leur tour et les répercutent à leurs subordonnés. A l’unisson de l’équipage, la tension d’Édouard-Bruno est grandissante tandis que le décompte égrène les secondes avant le grand saut dans l’inconnu ; aucun humain n’a jamais vécu ce qu’il va vivre ; cela aussi il le doit à ces maudits français !

« Cinq »

Édouard-Bruno jette un coup d’œil à Louise. Il la voit communiquer encore avec le monde extérieur, ce monde qu’ils vont tous les deux quitter pour, peut-être, ne jamais plus le revoir.

« Quatre »

L’aspirant  regarde autour de lui. Chacun est concentré sur sa tâche. Il croise pourtant le regard du Capitaine qui lui adresse un sourire confiant.

« Trois »

Il recentre son attention sur sa console, vérifie que l’escorte a atteint la distance de sécurité. Il est lui-même surpris d’entendre sa voix le confirmer sur le circuit de comm tactique.

« Deux »

Édouard-Bruno ressent un appel, il se retourne vers Louise, qui le regarde, un sourire aux lèvres. Il lui sourit en retour, son cœur s’emballe.

« Un »

Les lèvres de Louise s’animent, il comprend qu’elle lui adresse un « Je t’aime ». Il n’a pas le temps de répondre que le monde autour de lui bascule dans la folie.

« Zéro »

Le bruit qui résonne soudain, à un volume incroyablement fort, tient tout à la fois du coup de tonnerre, du tissu qu’on déchire et du cri d’agonie. Édouard-Bruno a l’impression de basculer dans le vide, il se cramponne à sa console tandis qu’autour de lui des membres d’équipage se couvrent les oreilles de leurs mains, la bouche ouverte sur un cri hurlé à plein poumons. D’autres glissent à terre et vomissent tripes et boyaux. D’autres encore semblent la proie d’une immense panique proche de la folie. Un dernier groupe, enfin, semble à peu près lucide ; Édouard-Bruno est surpris d’en faire partie, tout comme le Capitaine et Louise. Il reporte son attention sur sa console dont l’afficheur s’est emballé lui aussi. L’Aspirant essaye de la régler et doit mobiliser une concentration et une énergie considérables pour obtenir une certaine coordination de ses membres. Il lui vient à l’esprit que se déplacer s’avèrerait probablement impossible. Finalement, l’univers reprend rapidement sa consistance habituelle dans un grand « Plop ! » accompagné d’un bruit d’éclaboussure, similaire à celui que provoquerait l’ouverture d’un bouchon de Champagne … amplifié mille fois.

Après un moment de silence stupéfait, les réactions autour d’Édouard-Bruno sont diverses : Il y a des applaudissements, des « On l’a fait ! », des sanglots de soulagement ou de terreur résiduelle, des regards ébahis, anxieux, réassurés, des gestes de défi, de nettoyage furtif des consoles maculées. Le Capitaine de Latour-Maubourg ramène tout le monde au présent :

« Lieutenant von Teschen, faites-moi un rapport de l’état des risques de notre environnement sur l’écran tactique. Enquerrez-vous également de notre système de propulsion conventionnel. Lieutenant Michel, scannez tout signal à proximité et signalez-moi aussitôt toute anomalie ou message. Lieutenant Wisniewski, dites-moi où nous sommes. Quetzard Vif-Argent, si vous-même ou le Quetzal Kirunge avez des commentaires ou des réponses à m’apporter, je suis tout ouïe. »

***

Plusieurs heures plus tard, le Capitaine de Latour-Maubourg observe ses plus proches subordonnés s’installer autour de la table d’état-major.

« Bien, commence-t-il une fois tout le monde assis, où en sommes-nous et surtout : Où sommes-nous ? Je vous écoute, Lieutenant Wisniewski.

- J’ai créé deux équipes séparées avec deux angles d’approche, Capitaine, commence le jeune Lieutenant avec étonnamment d’assurance. La première s’est basée sur les informations fournies par le quetzal Kirunge, rapportées par le quetzard Vif-Argent. La seconde était chargée de déterminer notre position sans donnée préalable. J’ai isolé la seconde équipe pour obtenir un point de vue objectif. La première équipe a mis vingt minutes à confirmer les informations du quetzal, la seconde près de deux heures. L’identification a été grandement facilitée par le fait que nous nous trouvons dans un système solaire ternaire : les deux étoiles principales sont en orbite l’une autour de l’autre tandis que la troisième est elle-même en orbite autour des deux premières. Ce n’est pas un cas rare mais si l’on ajoute que les deux étoiles principales sont des naines oranges, que la troisième est une naine rouge et qu’elle dispose d’un système planétaire de sept planètes, on commence à avoir de plus en plus de certitudes. Si l’on ajoute à l’équation les séparations angulaires et les types spectraux, on fini par obtenir une quasi-certitude. Selon toute vraisemblance nous serions en orbite autour de la planète Gliese 667 Cc, dans la constellation du scorpion, à environ vingt-trois années-lumière de la Terre.

- Vingt-trois années-lumière, répète le Capitaine, pensif. Qu’en disent les instruments de bord, Lieutenant von Teschen ? »

Le colosse passe la main dans ses cheveux afin de s’assurer de leur mise en place. Il plaque un sourire sur ses lèvres avant de répondre.

« Selon les instruments de bord, Capitaine, nous aurions passé dix-sept jours dans la quatrième dimension.

- Dix-sept jours ! J’ai eu le sentiment que nous n’y avions passé que quelques instants !

- Si vous le permettez, Capitaine, j’aimerais porter mes observations à votre connaissance concernant cet aspect.

- Je vous en prie, Lieutenant Ndiaye. »

Les insignes de l’uniforme du Lieutenant Ndiaye le désignent comme faisant partie du personnel de santé. Il est grand et longiligne, possède la musculature sèche du coureur de fond et porte une barbe soigneusement taillée, peut-être pour compenser une calvitie prononcée qui met en lumière l’ébène de sa peau.

« Mes services ont reçu en consultation une grande partie de l’équipage suite à notre saut dans la quatrième dimension. J’ai personnellement pris le temps de questionner un échantillon de ceux qui, comme vous, ont le moins souffert de cette traversée. Ma conclusion est que le temps subjectif de notre voyage a été très diversement ressenti. La plupart de ceux qui ont été le moins affectés par le trou de ver m’ont rapporté la même perspective que la vôtre, Capitaine, quelques instants tout au plus. Le groupe des nauséeux évoque quant à lui une durée de l’ordre de quelques jours. Les personnes affectées par le rugissement de la quatrième dimension ont eu le sentiment de vivre un enfer de plusieurs semaines. Parmi ceux-là, nombreux sont ceux qui se plaignent encore d’acouphènes, voire de quasi-surdité. Enfin le groupe de ceux qui ont été victimes d’hallucinations paranoïdes parle de plusieurs années de supplice. Je parle de ceux qui sont encore en état de me répondre de manière cohérente. Treize membres de l’équipage souffrent de troubles psychologiques tels qu’ils sont inaptes au service, au nombre desquels un seul officier, l’Enseigne de Vaisseau Miguel Velazquez. Je tiens également à souligner que parmi les deux derniers groupes, un nombre conséquent n’a qu’une crainte : devoir refaire le parcours inverse. Enfin un membre d’équipage manque à l’appel, le Premier Maître artilleur Denis Bertrand.

- A ce dernier sujet, Capitaine, j’aimerais assez pouvoir vous entretenir en privé. »

Le Capitaine de Latour-Maubourg jette un regard aigu au Lieutenant de Vaisseau Norbert Crassous de Médeuil. Le métis antillais, grand et athlétique, dégage une impression de puissance explosive ; il est en charge des fusiliers-marins du bord. Sa voix douce et légèrement traînante masque une grande rigueur qui lui vaut le surnom officieux de « Doudur ». Le Capitaine acquiesce silencieusement, l’air songeur, avant de se tourner à nouveau vers le Lieutenant von Teschen.

« Quid des machines, Lieutenant von Teschen ? Que dit le rapport d’avarie ?

- Contrairement aux hommes, Capitaine, il semble que les machines n’aient pas souffert du tout du passage dans la quatrième dimension. Tous les systèmes ont été testés et aucun rapport d’avarie notable n’a été détecté.

- Bien ! Voilà au moins une bonne nouvelle. J’imagine que si une menace quelconque avait été détectée j’en aurais déjà été informé ?

- Affirmatif, confirme l’immense Lieutenant de la console tactique.

- Il existe une autre bonne nouvelle, Capitaine, commence Wisniewski.

- Je vous écoute, Lieutenant.

- La planète autour de laquelle nous orbitons, Gliese 667 Cc, est une exoplanète de type « Super-Terre », ce qui signifie qu’elle est potentiellement habitable par l’homme. Nous pourrions lancer une sonde pour le confirmer. J’imagine qu’il s’agit d’un cadeau de Kirunge Cha Nyiragongo. Nous pourrions baptiser la planète de son nom pour lui retourner le compliment. »

En faisant cette proposition présomptueuse, le visage poupin du polonais s’est empourpré. Le Capitaine le fixe un instant, sans répondre.

« C’est bien pensé, Lieutenant, finit-il par répondre. Mais pourquoi s’arrêter à la planète ? Lui attribuer le soleil de ce système ne correspondrait-il pas encore mieux à sa nature draconique ? Et, de même, pourquoi ne pas lui attribuer le système entier, puisqu’il en est le découvreur ? Il y aura donc trois soleils à porter son nom : Kirunge A, B et C. Quant à la planète, attendons de voir si elle est habitable ou non. Y a-t-il d’autres points à porter à mon attention, sorti de celui que le Lieutenant Crassous de Médeuil et moi allons aborder après cette réunion ? Non ? Alors la séance est levée. »

A l’exception de l’antillais, tous les Lieutenants quittent la salle.

« Je vous écoute, Lieutenant.

- La disparition du Premier Maître Denis Bertrand est très clairement inquiétante, Capitaine, d’autant qu’elle est antérieure au saut, tous les témoins sont formels. Le Premier Maître est un excellent élément, pas du genre à [DA5] son poste alors que nous allions vivre un évènement aussi important que notre premier bond PRL. Avant de quitter son poste, il avait indiqué à son Aspirant qu’il partait à la recherche du Contremaître Robert Duval. Un vrai emmerdeur celui-là, si vous me passez l’expression, Capitaine : depuis son arrivée dans l’équipage, il a été impliqué dans plusieurs bagarres et il n’est pas du style à retenir ses coups, c’est une vraie tête brûlée. Il est intelligent cependant parce qu’il sait jusqu’où ne pas aller trop loin, il prend bien soin de ne pas provoquer de blessures qui puissent lui coûter son poste ou son grade. En résumé, c’est un fauteur de troubles patenté, un ver dans le fruit qui gâte tout ce qu’il touche. Suite au signalement de l’Aspirant, je l’ai personnellement interrogé. Il se croit très malin et laisse entendre qu’il est pour quelque chose dans la disparition du Premier Maître, tout en prenant bien soin de ne jamais le dire non plus. Tant que nous n’aurons pas retrouvé le Premier Maître il n’y a rien que je puisse faire, mais j’ai le très net sentiment que nous ne le reverrons pas vivant et que le Contremaître Duval n’y ait pas pour rien.

- D’accord, Lieutenant, on va garder un œil sur ce salopard. Assignez-le à son poste et à ses quartiers. Trouvez-moi quelqu’un de confiance dans son entourage qui puisse contacter une équipe d’intervention que vous aurez soin de mettre sur pied. Qu’il la fasse intervenir dès que Duval ne se cantonne pas strictement à l’injonction. A la moindre incartade, je veux qu’on le mette au frais, nous avons d’autres chats à fouetter en ce moment !

- Capitaine ! »

Le Capitaine sursaute. Il cherche la source du cri d’alarme autour de lui, sous le regard incrédule du Lieutenant de Médeuil, avant de comprendre que la voix rocailleuse et multi-millénaire qu’il vient d’entendre est probablement celle du quetzal Kirunge.

« Désolé, Lieutenant, mais il semblerait que le quetzal Kirunge requière ma présence d’urgence. »

Un éclair de compréhension et de soulagement éclaire le visage du métis. Après un bref salut les deux hommes se quittent et le Capitaine part à marche rapide vers les quartiers du quetzal.

***

Le cerveau de l’Aspirant de la Hue est en pleine ébullition. L’opportunité existe de faire échouer la mission simplement en ne faisant rien : l’Enseigne Velazquez ayant été interné, il ne risque pas de donner le signal attendu ; pas de signal, pas de sabotage et Louise est sauvée. D’un autre côté, le Contremaître Rob lui a donné l’impression d’être une vraie tête brûlée. S’il apprend l’internement de Velazquez, il est bien capable de faire sauter le vaisseau de lui-même. Non seulement le plan d’Édouard-Bruno tombe alors à l’eau mais il risque, de surcroît, d’y laisser sa peau. Mais s’il va voir le Contremaître, ce dernier pourrait lui demander une participation plus active que ce qu’Édouard-Bruno est désormais prêt à investir. Il envisage, un instant,  de se débarrasser de Rob, mais ce plan-là aboutit aussi à une impasse : Le Contremaître n’a pas l’air du genre à se laisser tuer sans résistance et que faire du corps ? Après avoir retourné les inconnues de l’équation, l’espion se décide à aller voir son homologue. Il va essayer de faire stopper la mission, ou au moins de s’assurer qu’il sera prévenu lorsque Rob tentera de faire sauter le vaisseau. Édouard-Bruno prend même une lame au cas où une opportunité se présenterait. Il sait comment tuer un homme à l’arme blanche, du moins en théorie, on le lui a appris pendant sa formation. Il a proprement égorgé le mannequin à chaque tentative.

Sur le chemin du poste de l’artilleur, Édouard-Bruno imagine à de multiple reprises comment il va terrasser le Contremaître. S’il pouvait, de surcroît, réussir à  faire croire qu’il a réussi à déjouer un complot de dangereux espions anglais, il pourrait devenir un héros aux yeux de Louise. En arrivant sur place, ses doutes le reprennent aussitôt : que peut-il évoquer comme motif crédible pour aborder le Contremaître ? Après une nouvelle phase d’hésitation, il opte pour une approche directe :

« Contremaître Duval ? Je vous devais de l’argent », commence-t-il en tendant un billet. « J’ai eu du mal à vous retrouver, il faut dire que je tenais une sacrée cuite ce soir-là ».

Tandis que le Contremaître saisit le billet avec un regard indéchiffrable, l’Aspirant ajoute dans un murmure :

« Même endroit, dès que possible ».

Robert Duval opine subrepticement.

Quand le Contremaître arrive enfin, Édouard-Bruno engage aussitôt la conversation :

« Vous avez appris la nouvelle ? Velazquez est hors service.

- Ouais, mais ça ne change rien. On a nos ordres, il faut faire sauter ce rafiot.

- La mission principale, c’est de ramener des informations sur le bond PRL ! Vous attendrez que j’aie sécurisé les données pour passer à l’action, c’est compris ? »

Le Contremaître n’a pas le temps de répondre que quatre fusiliers-marins surgissent, l’arme au poing. Robert Duval lance un regard furieux à Édouard-Bruno.

« Fumier, tu m’as balancé ! ».

L’Aspirant n’a pas le temps d’objecter quoi que ce soit, le Contremaître lui enfonce la lame de son poignard au niveau du foie. Tandis que les fusiliers-marins peinent à contrôler Robert Duval, Édouard-Bruno contemple éberlué le manche du couteau dépasser de son abdomen. Ses jambes flageolent, sa vue se brouille et se fond au noir.

***

Le capitaine a pénètre à peine dans la cale de Kirunge, que la voix rocailleuse du quetzal se fait entendre :

« Ils nous ont retrouvé, Capitaine, il faut fuir !

- Qui nous a retrouvé ?

- Les usurpateurs du trône de Quetzalcóatl, ceux qui nous ont contraints à l’exil. »



[1] Anglais : « Je t’avais dit que j’t’aurais un jour ou l’autre, fils de pute ! »

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Commentaires : 2
  • #1

    Loic (jeudi, 30 juin 2016 19:18)

    J'aime beaucoup cette oeuvre, mais j'ai quelques problèmes de contextualisation qui naissent à sa lecture :
    Si Kirunge est l'incarnation vivante du Dieu Quetzacoatl, comme indiqué au début, et si les dragons sont la source de la mythologie toltèque, est-ce qu'il y a deux dragons identiques ? Ou est-ce que le nom de Quetzacoatl est en réalité un titre de noblesse, comme pourrait le laisser suggérer la notion de "trône de Quetzacoatl" évoquée à la fin ? Je pense que cette question meriterait d'être éclaircie dans ce chapitre, car elle laisse le lecteur sur des questions finalement relativement loin de la trame principale, et, dans mon expérience personnelle, nuit au cliffhanger établi sur la fin du chapitre.
    J'ai aussi un problème avec l'emploi de la télékinésoe par Kirunge : il est visiblement capable de communiquer avec le capitaine alors que celui-ci est sur le pont et prêt à donner une réponse en actes aux remarques du dragon, mais, malgré l'urgence, il attendra que le capitaine entre dans son antre pour poursuivre.
    C'est l'ensemble des points légèrement négatifs que j'ai pu relever pour le moment.
    Pour ce qui est des points positifs, je vais commencer par la contextualisation : elle est effectuée à la perfection, et on comprend instantanément les différences entre l'univers dans lequel nous plonge le récit et le notre.
    Ensuite,le rythme de l'action. Le rythme est très soutenu, ce qui permet de pleinement s'immerger dans l'histoire, ce qui est parfait pour un début de roman.
    L'écriture est fluide, comme dans Atrium Miracula, qui m'a fait te découvrir. Continue sur cette lancée, c'est vraiment parfait.
    En espérant que ce petit commentaire te motivera à continuer cette oeuvre, car je crois que j'ai encore plus envie de la lire que la suite d'Atrium Miracula, et j'espère que tu pourras le faire publier aussi un jour, peut être avec les éditions mille saisons, qui sait.
    En tout cas, bon courage pour la suite rt merci pour ce que tu as déjà écrit.

  • #2

    Philippe-Aurèle (vendredi, 01 juillet 2016 01:10)

    Bonjour Loïc,
    Merci de ton commentaire, ça fait plaisir :) ! J'ai une bonne nouvelle pour toi : quand une nouvelle est reliée à un projet, comme c'est le cas de "Licence Poétique" rattachée au projet "Espace : Premier Empire", c'est que j'ai effectivement envie d'aller plus loin.
    La moins bonne nouvelle c'est que ce n'est malheureusement pas pour tout de suite :( ... Je suis en train de finaliser le roman qui fait suite à la nouvelle Atrium Miraculorum, qui sera publié en mars 2017 et qui devrait me mobiliser jusqu'à la fin de l'année. J'ai ensuite prévu de finaliser le projet "Paris XXIII" qui est bien avancé.
    N'hésite pas à me contacter à mon adresse email contact@philippe-aurele.fr pour poursuivre la discussion sur "Licence Poétique" ;)